Itw de J.Perrin, réalisateur du film « Les saisons »

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Ode à la nature

Il nous a fait voler à côté des oiseaux dans le peuple migrateur, plonger dans les fonds marins avec océans. avec les saisons, coréalisé avec Jacques Cluzaud, il nous offre à présent le spectacle prodigieux du monde sauvage dans la forêt européenne. il y a 14 000 ans, les arbres, les oiseaux, les loups, les chevaux, les ours, les lynx y tenaient le premier rôle. jusqu’à ce que l’homme s’impose. ébloui par la nature, Jacques Perrin nous enchante avec sa poésie.

Quel a été le point de départ des Saisons ?

C’est l’envie de raconter des histoires et des histoires tangibles. Quand on est un adulte qui veut parler des animaux sauvages aux enfants, on n’a pas beaucoup de mots. Il faut que chacun fasse appel à ses souvenirs. Parce qu’aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de la vie sauvage. L’homme a pris toute la place. Et ce spectacle qui devrait nous éblouir nous fait peur. Je voudrais faire ressentir aux plus jeunes et à chaque spectateur toute la diversité de la nature, les emmener dans la forêt, qu’ils regardent les arbres. S’ils veulent comprendre, alors la diversité pourra triompher.

On entend régulièrement que la forêt française se porte bien. Quel est votre constat ?

Elle se porte mieux. On a reboisé, planté de nouveaux arbres, favorisé des écosystèmes… Il y a aussi des endroits où on a laissé la nature s’exprimer. Alors elle pousse dans le désordre le plus total, sans concept ordonnancé, pas comme un jardin à la française. Elle est libre, rebelle et généreuse. Et quand on suit un rameau, une petite branche, on devrait y voir un écureuil. Mais notre forêt est morte, c’est un décor inanimé. Les animaux sont partis, et ne sont pas revenus.

Que faire pour qu’ils reviennent ?

Ne toucher à rien, laisser faire. Il y a deux ans, nous avons inauguré la réserve de vie sauvage du Grand Barry au pied du Vercors, dans la Drôme. Une centaine d’hectares sur lesquels on laisse la nature proliférer, redevenir sauvage. Les scientifiques y ont installé des caméras à détecteur de mouvement, elles se mettent en marche à l’approche d’un animal et permettent d’observer des renards, des lynx… sans les déranger. On a même vu un loup, qu’on ne voyait plus, et toute la diversité des oiseaux qui nichent. Ce sont les spectateurs de la nature, ils assistent à la naissance du faon, regardent un autre mammifère qui détale… Le passereau est aux aguets, comme le geai sur sa branche ; la chouette hulotte perchée sur son arbre observe. C’est comme un grand immeuble avec ses habitants qui se penchent à la fenêtre pour admirer le spectacle.

La nature en est un ?

Il faut prendre le temps de la regarder mais ce n’est pas suffisant. Des enseignants qui la connaissent devraient y emmener les élèves et expliquer ce qu’ils voient. Certains le font. Mais nous manquons d’intercesseurs, de gens qui parlent au nom du loup ou des autres animaux. Notre conseiller scientifique sur Les Saisons, Gilbert Cochet1, parle au nom de la diversité. Il connaît admirablement les forêts, les rivières… Les pêcheurs savent raconter

la mer. Les écouter est merveilleux. Tous ces intercesseurs nous font découvrir un autre monde, plein de poésie et qui, peu à peu, nous sera moins mystérieux. La nature n’a pas besoin des hommes mais nous avons besoin d’elle. Elle nous rend plus patients, nous apprend à nous passionner, elle nous ouvre l’esprit. On devient meilleur à son contact. Elle fait des choses qui nous paraissent utiles et d’autres qui ne servent à rien. Et alors ? Il n’y a jamais de mauvais regards sur cela. Alors que nous, nous essayons toujours d’être acceptables, d’être bien au regard des autres.

Il y a pourtant plusieurs scènes dans Les Saisons où les animaux se montrent violents, pas comme des modèles…

C’est la violence de la fuite, de la prédation, pour survivre. Chez l’homme, la violence est gratuite, pour de l’abstrait, une frontière, une couleur ; et elle n’apporte rien de mieux. Le monde cruel, c’est nous.

J’aime ce poème de Walt Whitman2 qui dit : « Je pense que je pourrais vivre parmi les animaux, tant ils sont paisibles et réservés. »

Qu’est-ce qui vous a amené à faire des films sur l’environnement ?

J’ai fait des films engagés politiquement, puis j’ai compris que ce qui prime avant tout, c’est l’environnement.

Si on oublie l’orchestre symphonique de la nature, toute sa diversité, qu’allons-nous devenir ? Quand nous serons 9 milliards d’habitants, serons-nous 9 milliards de nécessiteux, sans rien à manger ? Les scientifiques comme René Dumont3 n’ont pas été entendus. Mais aujourd’hui nous n’avons plus le choix, il faut agir autrement. L’étendue des terres abîmées, par les pesticides entre autres, est grande. Il existe dans le monde beaucoup d’initiatives de protection de la nature, des gens qui vivent décemment d’un lopin de terre, des citoyens de la planète qui montrent l’exemple… Unissons-nous ! J’en suis sûr, les politiques vont prendre le train en marche et on va y arriver.

Que doivent faire les politiques ?

La terre appartient à tous. Ceux qui en prennent soin doivent être encouragés. Il faut donner des primes à ceux qui replantent des haies, qui s’inquiètent du passereau et de la biodiversité. Il faut créer de l’emploi autour de l’environnement, faire en France un conservatoire des espèces européennes comme il en existe un en Pologne… Et pourquoi les politiques ne nous parlent-ils pas plus poétiquement de la nature, plutôt que de nous parler de rendements agricoles ?

Océans comme Les Saisons se terminent sur le regard d’un enfant. Vous avez un message pour la nouvelle génération ?

Les jeunes sont bien plus préoccupés par l’environnement que nous ne l’étions à leur âge. Nous avons été portés par les Trente Glorieuses, nous n’avons rien fait. On est maintenant à l’ère des fonds de pension où tout doit être rentable, et on fait n’importe quoi. Alors non, je n’ai pas de message pour les enfants mais pour leurs aînés. Parce que pour avoir un avenir meilleur, c’est à eux d’agir, et maintenant.

La nature, dans votre quotidien, elle ressemble à quoi ?

Quand on prépare un film avec l’équipe, on cherche des endroits exceptionnels, on regarde, écoute. On se fait bercer par la nature, par sa musique. Elle nous éduque. Mon décor préféré est celui que je découvre. J’adore ça. Ce peut être partout dans le monde ou près d’une rivière en Dordogne, avec sa douceur de vivre qui vous donne envie de vous endormir en son sein. Mais ça peut aussi être à proximité de l’endroit où je vis et que je redécouvre, parce que je ne prenais plus le temps de le regarder.

La mer est très présente dans votre parcours. Que représente-elle pour vous ?

C’est un vaste territoire qu’il nous faut encore découvrir. Il y a 50 ans, c’était un gouffre d’inconnu. Le commandant Coustaud4 nous a appris à la regarder. Elle n’est jamais la même, c’est une furie ou au contraire une douceur qui vous emmène. La terre est toujours de l’autre côté de la mer…

Dans les années 1960, on pêchait des tonnes de poissons. Maintenant, il n’y en a plus. On a tellement dynamité pour faire monter les poissons des fonds marins. Il n’y a plus que du plastique. Et des bateaux qui dégazent… Heureusement, il y a de plus en plus de consciences qui s’éveillent. Quand un pollueur est pris sur le fait, il est immédiatement rappelé à l’ordre par les gens de la mer. Il faudrait que ces consciences ne soient pas qu’individuelles mais qu’elles soient aussi dans le monde de l’industrie.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Sur un film sur l’histoire de l’Aéropostale, dans les années 1920-1930. Des personnages qui ont cru aux possibilités de l’aviation. Sur 150 qui ont péri, 5 ou 600 ont vécu la grande aventure. Ils dépassaient les nuages, leur esprit rêveur s’est forgé dans les étoiles.

L’aviation me fait rêver, comme tous les univers en 3 dimensions où, quelle que soit votre position, vous vous sentez libre, sans le poids qui vous cloue sur terre !

1Naturaliste français, agrégé de sciences naturelles, correspondant au Muséum d’histoire naturelle et expert auprès du Conseil de l’Europe.

2Poète humaniste américain (1819-1892).

3Agronome français (1904-2001). Premier écologiste à se présenter à une élection présidentielle (1974), il s’est engagé notamment pour le développement rural des pays pauvres.

4Jacques-Yves Cousteau (1910-1997), ancien commandant de la Marine nationale puis explorateur océanographique. À bord de son bateau La Calypso, il a réalisé de nombreux documentaires.

Intégrale de l’interview parue dans le n° 86 de CULTURE(S)BIO, magazine offert par votre magasin Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, ou à télécharger sur biocoop.fr

Crédit : Séverine Assous