Cultures Bio : Interview d’Isabelle Autissier

Illustration I. Autissier2Extrait du magazine CULTURE(S)BIOn°79, disponible gratuitement dans les magasins du réseau Biocoop et sur www.biocoop.fr

Une vie pour la planète

La Conférence Paris Climat 2015 (COP21*) aura pour ambition de conclure un accord international pour maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2 °C. À cette occasion, Isabelle Autissier, célèbre navigatrice et présidente du WWF France, nous parle de ses attentes, de ses convictions, de ce que la mer lui a appris… et aussi du plaisir de cuisiner bio.

Votre fibre écolo est-elle née de votre carrière de navigatrice ?

J’ai une formation scientifique d’ingénieur halieute** à la base et j’ai travaillé une dizaine d’années pour le secteur de la pêche au début de ma carrière. Dès cette époque, j’ai très vite mesuré à quel point les ressources marines étaient surexploitées. Cette sensibilité a sans doute été encore renforcée au cours de mes navigations. Quand je me suis retrouvée immergée dans un environnement brut et vierge, j’ai pleinement ressenti ce que signifiait l’obligation de composer avec les forces de la nature parce qu’on n’a pas le choix.

Comment cette sensibilité s’est-elle transformée en engagement dans le WWF ?

Cela a coïncidé avec le moment où j’ai décidé d’arrêter la course au large et où j’ai donc eu un peu plus de temps. L’approche du WWF était celle qui correspondait le plus à la mienne : dénoncer quand il le faut, mais ne pas s’arrêter à la critique et être avant tout des « chercheurs de solutions ». Je suis entrée dans l’association puis au conseil d’administration. Quand on m’a proposé de devenir présidente, je savais que c’était un engagement important, mais je pense qu’on doit tous se bouger. On ne peut pas tout attendre d’un dirigeant extralucide, il faut que chacun fasse sa part, et cela passe entre autres par donner de son temps.

Quels sont vos projets pour 2015 ?

Je viens de sortir un livre avec Éric Orsenna, Passer par le Nord, aux éditions Paulsen. On y aborde les problèmes environnementaux qui touchent le Grand Nord. Pour cet été, je projette une navigation au Groenland Est en compagnie de l’alpiniste Lionel Daudet.

Je consacre au moins un ou deux jours par semaine à mon rôle au sein du WWF, parfois un peu plus selon l’actualité. Je vais sur le terrain, je rencontre les politiques, les partenaires, la presse, et j’essaye surtout d’être le plus possible au contact des équipes.

Le WWF est très impliqué dans la COP21. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Il y a eu un gros coup de mou après la conférence de Copenhague en 2009. Le sentiment dominant était qu’on ne pouvait plus faire grand-chose, les militants comme les politiques ont un peu baissé les bras. Mais aujourd’hui tout le monde est reparti à l’attaque. Heureusement le Giec*** nous secoue les puces en nous rappelant que la situation continue à empirer. 2015 est notre dernière chance de réagir. Si l’on ne se met pas sur la bonne trajectoire maintenant, le réchauffement planétaire dépassera les 2 °C en 2020 et on entrera alors dans l’inimaginable, le non gérable.

« Si le réchauffement planétaire dépasse les 2 °C en 2020, on entrera dans le non gérable. »

Comment faire pour que la COP21 ne reste pas un catalogue d’intentions ?

Le vrai souci sur la table de toutes les conférences environnementales, c’est qu’il faut de l’argent. On sait tous que les actions concrètes ont un coût, et tous les États doivent s’engager : l’Europe évidemment, les États-Unis, le Canada, l’Australie, mais aussi la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et la Russie. Il faut également que tout le monde se tienne à un vrai échéancier qui fixe des objectifs précis. Sinon on se retrouvera en 2040 à dire qu’on ne peut plus rien faire parce qu’on n’a plus le temps ! Enfin, un consensus sur le contrôle est nécessaire. Je peux toujours promettre la lune. Mais si personne ne vient vérifier que j’y suis effectivement allée, ça ne servira à rien ! Bien sûr ce sont des sujets lourds, car les États rechignent à payer, ne veulent pas d’objectifs contraignants et veulent encore moins qu’on vienne mettre le nez dans leurs affaires, mais les déclarations d’intention positives sont toujours bonnes à prendre, même si ce ne sont que des paroles dans un premier temps…

À propos de paroles, vous avez déclaré que vous mangiez bio car vous n’aviez pas « les moyens de vous payer un cancer » !

Oui, j’aime bien provoquer un peu de temps en temps, c’est un moyen d’interpeller les gens. Sur la bio, je suis « montée en puissance ». Il y a dix ans, j’allais dans un magasin bio une fois par semaine et le reste du temps je faisais mes courses dans un supermarché normal. Puis je me suis dit « Il faut être cohérente. Si je pense vraiment que les produits de l’agriculture industrielle ne sont bons ni pour la santé, ni pour la planète, je n’y touche plus. » Et c’est ce que je pense. J’ai 58 ans et je suis effarée par le nombre de copains autour de moi qui ont des cancers ! Je ne me souviens pas qu’il y en ait eu autant dans la génération de mes parents ou de mes grands-parents. On a beaucoup dit que cette explosion était due au fait que les gens fumaient, mais on finit tout de même par admettre que les produits utilisés dans l’agriculture industrielle sont nocifs. On le voit d’ailleurs déjà clairement chez les agriculteurs qui, malheureusement pour eux, y sont confrontés au quotidien. Alors maintenant je mange 100 % bio.

Même si certains considèrent que cela revient plus cher ?

Une pomme bio, je peux la manger en entier. Une pomme industrielle, je dois, au minimum, enlever la peau et un centimètre de chair pour ne pas avaler 40 produits chimiques. Donc si je mets les deux dans la balance, cela ne me coûte pas plus cher de manger bio. En plus, dans cette dynamique bio, on se met souvent à consommer beaucoup plus de fruits, de légumes, de céréales, et donc moins de viande, ce qui revient au final moins cher aussi. Après, je ne suis pas végétarienne. Je ne m’interdis pas une fois de temps en temps de manger de la viande rouge si j’en ai envie. Mais je constate que globalement je consomme plus de végétaux et que je n’en ressens aucune frustration. Au contraire, je renoue avec le plaisir de cuisiner des produits bruts de bonne qualité et de les partager avec des amis. Manger, ce n’est pas que se nourrir. Faire le choix de la bio, c’est aussi apprécier la valeur des aliments et porter un autre regard, peut-être plus respectueux, sur ce qu’il y a dans nos assiettes et sur ce que nous sommes.

« Faire le choix du bio, c’est porter un autre regard, plus respectueux, sur ce que nous sommes. »

Sur un bateau, on comprend vite la notion de « ressources finies ». Mais sur une planète, c’est plus difficile à appréhender. Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes qui voient le monde comme un supermarché toujours approvisionné ?

Partez, voyagez, allez découvrir d’autres pays et parlez avec des gens qui vivent de peu parce qu’ils n’ont pas le choix. Je pense que se confronter au monde est toujours un choc assez salutaire. On se rend compte qu’il n’est pas « normal » de tout trouver dans les magasins proches de chez soi, à n’importe quelle période de l’année. On réalise que les produits viennent de quelque part, souvent parfois de l’autre bout de la terre, et qu’il y a sur cette même terre beaucoup plus de gens qui vivent dans le dénuement que dans l’abondance. Réaliser ça, c’est déjà très bien. Évidemment, nous avons été élevés dans une société où tout est disponible, où l’on se sert et puis on jette. Mais il est bon de s’interroger sur la valeur de ce que l’on consomme, sur le pays d’où cela vient, sur la façon dont cela a été produit. Arrêtons de penser qu’il existe une sorte de self-service planétaire chargé de tout apporter jusque devant chez nous !

Comment vous organisez-vous pour conserver votre mode de vie bio, notamment lorsque vous êtes en voyage ou sur votre bateau ?

J’achète principalement mes produits auprès des producteurs bio, sur les marchés. Effectivement, comme je suis assez souvent en déplacement loin de chez moi, je ne peux pas vraiment faire partie d’une organisation locale, comme une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne, NDLR). Mais avec certains de mes amis, on s’organise souvent pour passer des commandes en commun. C’est pratique et cela revient aussi un peu moins cher lorsqu’on achète en gros.

En ce mois de janvier 2015, un décret préfectoral interdisant les feux de bois à Paris et dans plusieurs communes d’Île-de-France devrait entrer en application. Que vous inspire-t-il ?

C’est toujours la même question : pourquoi s’attaquer aux cheminées et laisser rouler les véhicules au diesel qui polluent sûrement beaucoup plus ? Depuis quelques années, la France semble être devenue ingouvernable. Dès qu’un dirigeant tente de faire quelque chose, il fait machine arrière presque instantanément sous la pression de tel ou tel autre lobby. L’exemple le plus frappant dans l’actualité récente, ce sont les portiques écotaxe. Cela me paraissait pourtant une très bonne idée, et en tout cas nettement meilleure qu’une loi sur les feux de cheminée. Je veux bien admettre que le feu de bois fasse de la fumée et donc émette des particules, mais qu’est-ce comparé à ce qu’émettent les diesel ? En plus, je ne suis pas certaine qu’il y ait tant de monde que ça en région parisienne qui utilise une cheminée. Cela m’étonnerait que quelques dizaines de milliers de foyers aient un tel impact sur la qualité de l’air. Je préférerais nettement qu’il y ait une écotaxe et qu’on fiche la paix aux gens qui se font une flambée une fois par semaine, le samedi soir par exemple, pour se remonter le moral.

Si vous aviez un vœu à formuler pour 2015 ?

2015 sera l’année de la COP21. Pour l’humanité tout entière, cela pourrait être quelque chose de fort. Mon souhait est donc que cela se passe bien. 

*Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, du 30 novembre au 11 décembre 2015.

** L’halieutique est la science de l’exploitation des ressources vivantes aquatiques.

*** Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

 

 

Bio express

Née en octobre 1956 à Paris, Isabelle Autissier se fait connaître du grand public comme navigatrice au cours du BOC Challenge 1991, en devenant la première femme à boucler un tour du monde à la voile en solitaire, en 139 jours et 4 heures. Installée à La Rochelle depuis 1980, elle est également conteuse et écrivain. Elle a publié plusieurs récits et essais, souvent nourris de son expérience de navigatrice et de ses préoccupations environnementales, et des entretiens comme La terre pour horizon, sorti en 2013 aux Presses d’Île-de-France. Chevalier de l’ordre du Mérite et officier de la Légion d’honneur, elle a également été élue, en décembre 2009, présidente de la branche française du World Wide Fund for Nature (WWF).

Extrait du magazine CULTURE(S)BIOn°79, disponible gratuitement dans les magasins du réseau Biocoop et sur www.biocoop.fr

  • Crédit photo : Isabelle Autissier
  • Illustrations : Séverine Assous, Makheia-Sequoia