Passer du côté bio de la force

vache Biolait

Les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à convertir leurs terres en bio.  Rencontre avec Jacques Chiron, éleveur laitier, représentant de la section agricole au Conseil d’administration de Biocoop et administrateur de Biolait.

  

Éleveur laitier près de Nantes, Jacques Chiron représente la section agricole au Conseil d’administration de Biocoop* et est administrateur de Biolait – www.biolait.eu/fr/ – qui fête cette année ses 20 ans. Le groupement est né de la volonté d’une poignée d’éleveurs bio, souvent dispersés sur le territoire, pour organiser leur collecte et valoriser leur production…

 

Que représentent les conversions dans le groupement Biolait ?

Avec aujourd’hui près de 700 fermes, ce qui représente 1 500 personnes, nous sommes 3 fois plus qu’en 2009. 80 % d’entre elles sont des fermes passées du conventionnel à la bio depuis quelques années.

 

Quel regard portez-vous sur les conversions bio?

Rappelons que la bio est d’abord un moyen de préserver la planète et non de servir un marché. Il est bon de le rappeler. C’est ce qui lie Biolait et Biocoop. Le marché permet d’échanger des biens et des services, ce n’est pas une finalité. La conversion, c’est un engagement environnemental, sociétal, par lequel nous protégeons la terre, l’air et l’eau.

 

Qu’est-ce qui freine ou motive une conversion aujourd’hui ?

Pour notre filière, on ne peut nier l’effet du cycle du prix du lait en conventionnel. Ses baisses qui rendent la bio attractive. Si l’élément économique joue en faveur de la conversion, d’autres pèsent contre. La résistance au changement, la pression de  l’entourage sur le producteur enclin souvent à suivre les orientations de sa laiterie. N’oublions pas que le salaire des techniciens est souvent en partie lié au volume d’engrais et de pesticides vendu aux producteurs ! Les banques ont aussi une influence non négligeable… Pour que les agriculteurs osent – car il s’agit bien d’oser –, l’incitation économique est souvent le moyen le plus persuasif, ce qui fait dire parfois que les nouveaux convertis sont des opportunistes, alors qu’ils sont surtout courageux.

 

Résistance au changement, c’est-à-dire ?

Changer de système de production, de référentiel technique et économique, et aller vers quelque chose qu’on ne connaît pas fait d’autant plus peur que l’on est isolé. Aussi, plus il y a de bio dans un secteur et plus la conversion par l’exemple fonctionne. Avoir des modèles, des références est important car tout le monde n’a pas l’âme d’un pionnier. Or il y a encore des endroits où l’on peut se sentir seul en bio.

 

Que fait Biolait pour encourager les conversions ?

Biolait collecte partout, ce qui est un préalable pour une conversion : « Est-ce que mon lait sera collecté en bio ? ». Les démarrages de collecte récents entrainent aussitôt des conversions qui attendaient ce « feu vert ».

Les nouveaux adhérents reçoivent de Biolait une aide directe de 30 €/1000 l en complément de prix du lait qu’ils vendent en conventionnel pendant les 2 ans que dure leur conversion. Soit 12 000 €/an pendant 2 ans pour 400 000 l/an. Ce lait n’est donc au début pas valorisé par Biolait, mais tout le groupement est solidaire pour ce soutien !

 

Vous dites « peur » et « oser » concernant la conversion. Peur de quoi ?  

De ne pas y arriver ! D’avoir des rendements et des revenus qui chutent ou une surcharge insurmontable de travail. Certains visualisent le passage en bio comme l’invasion de chardons ! Il leur faut sortir des rituels et des réflexes. Mais ce qui est formidable dans la conversion, c’est la transformation de soi-même. Souvent, on croit agir juste sur l’extérieur, mais sans le savoir, en agissant sur l’extérieur, sur la vache, le champs, nous induisons une transformation intérieure. Cela entraîne un changement d’univers mais aussi d’imaginaire.

 

Comment l’expliquez-vous ? 

La démarche de conversion amène à aller vers les autres pour apprendre. En conventionnel, les techniciens sont des vendeurs, la transmission du savoir est souvent descendante : ils  croient savoir et disent ce qu’ils croient savoir au paysan qui, lui, croit qu’il ne sait pas ! En bio, les techniciens sont plutôt des passeurs à l’écoute, et la transmission est horizontale. Cela tient à l’histoire de la bio qui s’est construite sur l’expérimentation des producteurs eux-mêmes, à l’aise pour parler de de leurs tâtonnements, voire de leurs erreurs. Alors qu’en conventionnel, on est plus dans la performance affichée. Le droit à l’erreur génère aussi une l’humilité face aux éléments ou à la nature. Tout cela est plus profond que le changement technique dans un champ et ce n’est pas écrit dans les cahiers des charges bio !

 

Et vous-même, quand et comment êtes-vous passé en bio ?

En Gaec avec mon épouse, nous avons 22 vaches, ce qui est considéré comme une petite exploitation. Je suis passé en bio en 1993, le  jour où j’ai senti que ma démarche pouvait englober la technique et la dimension sociale à travers la création de Biolait à laquelle j’ai contribué. Il était pour moi inconcevable de vivre les mêmes rapports marchands que dans le conventionnel !

 

 

* En 2006, l’assemblée générale de BIOCOOP a voté l’ouverture de son capital social aux groupements économiques de producteurs 100 % bio.www.biocoop.fr/producteurs-bio/Les-groupements-agricoles-