Le défi de l’humanité

Frédérique Lenoir4

Frédéric Lenoir


LE DÉFI DE L’HUMANITÉ

Propos recueillis par Véronique Bourfe-Rivière

 

Notre monde en crise cherche une nouvelle voie. Nous voudrions bien sauver la planète mais sans renoncer à notre confort… Nous hésitons, nous tâtonnons, nous rechignons. Changer, d’accord, mais comment ? Frédéric Lenoir nous parle de son engagement pour l’écologie et propose son regard de philosophie, de sociologue et d’historien sur cette période si particulière pour les habitants de la planète terre.

 

L’écologie, c’est important pour vous ?

Oui et depuis au moins 25 ans ! J’ai même participé à la création d’une association, Environnement sans frontières, au début des années 1990. C’était un réseau d’intellectuels pour faire pression sur les politiques et les instances internationales afin de les alerter sur l’importance de l’écologie. À l’époque, les politiques n’avaient pas conscience du problème, c’était très secondaire pour eux. Je suis heureux de constater que la prise de conscience a enflé. J’ai aussi écrit Mal de terre, un livre d’entretiens avec Hubert Reeves, en 2003.

 

Cet engagement est-il naturel ou y a-t-il eu un déclic ?

J’ai toujours eu une très forte sensibilité à la nature et aux animaux. Randonnant régulièrement dans les Hautes-Alpes, j’ai constaté de mes propres yeux le recul des glaciers, la raréfaction des papillons. Cela m’émeut profondément. Ce sont ces choses concrètes qui m’ont heurté dans ma sensibilité. Dès que j’ai commencé à être informé, j’ai essayé d’agir. Pour moi, l’écologie est le principal défi pour l’humanité.

 

Vous prenez souvent fait et cause pour le bien-être animal, êtes-vous végétarien ?

Je tends vers le végétarisme, mais non, je ne suis pas végétarien. Disons que je ne mange pas de viande quand je ne sais pas d’où elle vient, dans quelles conditions l’animal a été élevé. Donc j’en mange environ une fois par semaine et jamais issue de la filière industrielle. Je refuse toute souffrance animale, mais l’homme est omnivore. Contrairement à ce que les gens pensent, en Asie les bouddhistes mangent de la viande, même le dalaï-lama ! Je trouve très bien de devenir végétarien mais cela suppose une profonde rééducation de nos habitudes alimentaires, qui doit être progressive et ajustée au cas par cas, et en tout cas jamais imposée. Pour moi le végétarisme n’est pas la seule voie éthique. J’ai déjà été pris à parti très violemment par des vegans pour avoir dit cela lors de débats ou conférences…

 

Voyez-vous un lien entre écologie et spiritualité ?

La spiritualité incite l’être humain à s’accorder au monde dans lequel il vit, à être en harmonie avec son environnement. Il est important de bien distinguer religion et spiritualité. Par exemple, les sacrifices d’animaux, ce n’est pas de la spiritualité mais de la religion. Ne pas étourdir les animaux et les tuer vivants, comme on le fait pour la viande halal ou casher, est selon moi une interprétation trop à la lettre des livres sacrés qui disent qu’il ne faut pas manger d’animaux morts. On fait alors souffrir les animaux inutilement.

 

Au niveau politique, que faudrait-il faire pour que les choses évoluent plus vite ?

Ne plus regarder à court terme, ne pas chercher la rentabilité immédiate. Notre modèle est en train de s’effondrer, même au plan économique. Nous ne voulons pas en voir les conséquences désastreuses. Le plein emploi lié à la croissance industrielle, c’est totalement fictif. Mais notre vieux schéma n’a pas encore disparu de la tête de nos politiques et le consumérisme est encore l’idéologie moteur.

 

Pourquoi une telle résistance au changement ?

D’abord par égoïsme du court terme : après moi le déluge… Changer nos modes de vie est difficile. Et puis il y a les temps de la politique : nos élus visent la réélection, donc au lieu de prendre des décisions courageuses et nécessaires, ils flattent les individus dans leur égoïsme. C’est un cercle vicieux de notre démocratie. Le bien commun impliquerait des efforts que peu de gens seraient prêts à faire. Regardez la réforme sur la taxe écologique. On a cédé tout de suite !

 

Comment faire cette mutation ?

Je crois hélas qu’il faudra une grosse catastrophe pour que les choses changent radicalement. Car 80 % des gens n’ont pas envie de modifier leur mode de vie actuel. En agriculture, cela fait 30 ans que nous poussons les agriculteurs à faire de l’élevage intensif, pour baisser les coûts. Mais nous voyons aujourd’hui qu’il y a toujours moins cher ailleurs. La seule solution est de sortir de cette logique. Mais nous ne voulons pas reconnaître que nous nous sommes trompés.

 

Vivons-nous un énième changement de civilisation ?

À chaque fois qu’il y a une grande crise de civilisation, comme la chute de l’Empire romain ou à la Renaissance, nous avons l’impression d’être dans le chaos. C’est aussi ce que nous vivons aujourd’hui. Mais nous sommes à l’époque de la globalisation du monde, ce qui est nouveau. Il n’y avait encore jamais eu de village planétaire ! Quand l’Empire romain s’est effondré, cela n’a eu aucun effet en Chine. Alors que désormais tout est interconnecté, et cela nous fragilise tous à l’extrême. Le réchauffement planétaire d’aujourd’hui n’est pas classique, il est totalement lié à l’activité humaine, et ça c’est vraiment nouveau.

 

Êtes-vous optimiste ?

Je suis réaliste. Les humains ne changeront pas de façon importante tant qu’il n’y aura pas de catastrophes à répétition. Malheureusement, nous n’en avons pas encore eu assez pour que les gens décident vraiment de prendre des mesures. Il faut sortir de la fuite en avant. Il n’y a peut-être pas de solutions technologiques à la crise écologique, je crois plus à la modération.

 

Sauver la planète supposerait de revenir en arrière ?

Je dirais plutôt qu’il va nous falloir produire différemment, consommer autrement, redistribuer complètement les cartes de la vie sociale et professionnelle, changer de métiers, reconvertir l’économie, revenir vers des idées de consommation locale. Et accepter qu’il vaut mieux acheter ses pommes à 1 km plutôt qu’à 1 000, même s’il faut les payer un peu plus cher.

 

Pourquoi les préoccupations environnementales sont-elles si lentes à gagner du terrain ?

Parce qu’elles sont très déstabilisantes ! Mais si on ne change pas de nous-mêmes et maintenant notre façon de vivre, on sera obligés de le faire plus tard et ce sera beaucoup plus dur. Regardez le problème des migrants, c’est déjà très compliqué à gérer, eh bien si on ne fait rien contre le changement climatique, on devra accueillir de plus en plus de réfugiés, ce sera bien pire ! En essayant de réduire le réchauffement climatique, on évite des catastrophes économiques et humaines.

 

Un des freins principaux généralement mis en avant, c’est le prix des produits écologiques. Qu’en pensez-vous ?

La question se résout d’elle-même quand on regarde à moyen ou long terme. Oui à court terme, c’est plus cher, mais à moyen et long terme, c’est moins cher. C’est comme ça quand on rénove sa maison avec des produits écologiques par exemple. Au niveau alimentaire, c’est pareil : je mange bio, mais mon budget alimentaire n’a pas évolué, parce que je mange moins de viande, j’ai changé mes habitudes. Il faut une forte motivation personnelle, et éduquer les gens, montrer l’exemple, pour que nos enfants ne prennent pas nos mauvaises habitudes. C’est un gros travail tout à fait indispensable.

 

 

Intégrale de l’interview parue dans le n° 85 de CULTURE(S)BIO, magazine offert par votre magasin Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, ou à lire sur biocoop.fr

 

Crédit photo Séverine Assous / Makheia-Sequoia