« Je cherche ce qui fédère »

Convertir sa terre : un bouleversement qui modifié jusqu’à la façon d’être au monde de Laurent Delpech*, arboriculteur « solitaire devenu solidaire ». 

Une ferme sur les coteaux, une terre maigre, légère, « pas pour le maïs, vous voyez » ! C’est là, près d’Agen à Dunes (82), que Laurent, 37 ans, cultive des pruniers, des vignes, un peu de tournesol et élève une quinzaine de brebis dans une exploitation en polyculture-élevage sur 35 hectares. Est-ce à cause du « Bel Casse », grand chêne en patois, sage de huit siècles, qui trône au milieu des vignes et qui a donné son nom au domaine viticole, que Laurent se dit « attaché à ce beau paysage et à ce métier qu’il a toujours connu » ? Aussi loin que remontent ses souvenirs, il voulait être agriculteur. Un BTA viticulture, un BTS œnologie et le voilà, avec Lucie sa compagne, paysan, comme son père et le père de son père. En agriculture, souvent on commence ouvrier puis on travaille avec le père ou l’oncle. On suit les anciens jusqu’à ce qu’on ait le manche ! Le déclic bio ? La retraite du père. Ou le fait qu’il ne se soit jamais senti à l’aise avec les traitements chimique. Ou alors ses filles – 2, 7 et 9 ans – qui dans le verger avancent à sa rencontre un jour d’hiver, avec un petit bouquet, et lui, en train de tailler dans les arbres s’époumonant de loin : « Non, pas les fleurs jaunes, j’ai traité ». Ou bien encore Lucie qui lui disait « T’en es capable, on peut réussir »… Toujours est-il qu’en 2011, il  franchit le pas vers la bio.  Le père, qu’en a-t-il dit ? « La ferme, après mon frère et moi, c’était le 3e enfant ! J’en prends soin, mes fruits sont beaux, toujours aussi nombreux et propres…» Il est fier.

 

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERAEt les vignes de Laurent, elles disent quoi ? Les inter-ceps pour désherber ont remplacé les produits chimiques. En vérité, les herbes folles ont droit de cité. « Avant, tout était à sa place dans mes cultures, rien ne dépassait, comme sur une belle photo. Mais il n’y avait pas de vie ». À présent, ses vignes peuvent ressembler à des friches aux yeux des non avertis. Il y a de l’herbe, mais aussi des fleurs toute l’année, dont certaines ignorées du viticulteur autrefois. Qu’est ce qui a changé encore ? Lui, profondément. Son regard et sa façon d’être. « J’ai pris conscience qu’on pouvait travailler “avec” plutôt que “contre”. Ça change tout. Je laisse faire, j’observe… 
Cette idée de “faire avec” change mon regard sur la vie en général. » Quoi par exemple ? « Ne pas juger sur l’apparence ! Chercher à comprendre ce qui est différent de nous », dit-il, évoquant une remise en question qui enseigne la modestie, et ouvre aux autres et au monde, jusqu’aux voyages : « En vacances au Maghreb, j’ai séjourné chez des paysans, j’ai vraiment senti que nous, les paysans, étions tous les mêmes ! Dans ma ferme, sur mes terres, chacun à son importance. » Laurent voit des prolongements de cette façon d’appréhender la vie jusque dans son groupement coopératif Cabso. « Les adhérents et salariés ne fonctionnent pas sur des rapports de force ou de hiérarchie, à la différence de structures conventionnelles. De solitaire, je suis devenu solidaire ! Je cherche ce qui fédère plutôt que ce qui oppose pour construire ! » La bio oui, il le reconnaît, c’est plus de sueur, mais « je me sens libéré et beaucoup plus en symbiose avec mon environnement. Je commence même à vivre l’instant présent… »

 

* Adhérent du groupement Cabso.