Interview de Pénélope Bagieu, croqueuse d’espoir

Pénélope Bagieu, croqueuse d’espoir

CB91_P8-10_Invite © Arnaud Tracol -Marie Bastille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 C’est un regard affuté et critique que Pénélope Bagieu promène sur notre époque, sans surfer sur l’air du temps, celui du cynisme et de la dérision. Après nous avoir fait partager à ses débuts le « quotidien tout à fait fascinant » de son hétéronyme, la dessinatrice s’attache avec humour et bienveillance à dénoncer les outrages faits à la planète ou à poursuivre le combat féministe en nous faisant découvrir des culottées qui nous inspirent.

« MANGER BIO, ON VOIT DE MOINS EN MOINS CELA COMME UNE COQUETTERIE. »

« LA BD, C’EST VRAIMENT LE COUTEAU-SUISSE DE LA NARRATION. »

Vous avez participé en septembre 2016 à une rencontre au théâtre des Bouffes du Nord (Paris Xe) avec les auteurs de BD Étienne Davodeau et Lisa Mandel sur le thème des « héros reporteurs ». Dessiner, est-ce informer ?
C’est très difficile de cloisonner son dessin et ses préoccupations. C’est un peu comme si on devait faire abstraction de toutes ses pensées, dix heures par jour, le temps de travailler. Et, coup de chance, la bande-dessinée est le meilleur moyen de raconter les choses : pas de limites techniques, la possibilité de jouer sur les ellipses, la symbolique, le silence, le texte seul… C’est vraiment le couteau-suisse de la narration. Alors c’est vrai que tant qu’à faire, autant s’en servir pour transmettre ce qu’on a envie de raconter au plus grand nombre.

En 2013, vous dessiniez une planche destinée à alerter l’opinion publique sur une méthode de pêche qui ruine les fonds marins. Aujourd’hui cette pratique est interdite en Europe. Pourquoi aviez-vous fait ce choix ?
Parce que j’avais rencontré Claire Nouvian, la fondatrice de l’ONG Bloom, qui dédie sa vie à combattre cette pratique abominable. Alors je lui ai proposé de mettre au service de son message ce que je pouvais apporter, moi, comme pierre à l’édifice. En l’occurrence, une vulgarisation pédagogique très facile à partager sur les réseaux sociaux. Bloom n’a pas encore gagné la guerre, mais effectivement remporté une belle bataille. Je suis vraiment très contente d’avoir pu y participer.

Quel combat vous tient à cœur aujourd’hui ?
Je trouve que le climat de haine en France est de plus en plus préoccupant : la division a vraiment le vent en poupe, on essaie par tous les moyens de dresser les gens les uns contre les autres. La parole raciste, homophobe et misogyne s’est complètement libérée, et aujourd’hui on la considère comme une « opinion » comme une autre, qui a tout autant le droit que les autres d’être partagée. On donne la parole dans les médias à des gens qui ne devraient pas l’avoir. Tout ça fait le bonheur des partis politiques qui ne vivent que de cette haine, ça me fait très peur.

Vous « présidente », vous feriez quoi immédiatement, là, tout de suite ?
Je mettrais des moyens décents pour accueillir les réfugiés. Qu’ils ne végètent plus dans des conditions ignobles sous le métro aérien ou dans des campements insalubres. Pour que l’on puisse de nouveau se féliciter d’être une Terre d’asile.

Vous avez publié sur votre blog du journal Le Monde une galerie de portraits intitulée Culottées, aujourd’hui rassemblé en un album. Comment et pourquoi avoir choisi ces femmes?
Des lectures, des conversations, des documentaires qui m’ont inspirée… Pour peu qu’on tende l’oreille, il y en a plein – mais vraiment plein – des femmes extraordinaires, qui font la petite et la grande Histoire. On nous parle toujours des deux-trois mêmes, comme s’il y avait pénurie. J’avais envie que, pour une fois, les femmes ne représentent pas un quota au milieu d’une longue liste d’hommes héroïques. J’avais envie qu’on se sente inspiré par toutes ces personnalités qui ont surmonté toutes les formes d’adversité. Moi, elles m’inspirent.

Une d’entre elles qui vous touche particulièrement ?
Toutes ! J’ai un lien très fort avec chacune, c’était d’ailleurs ma seule grille de sélection. Leur façon de mener leur carrière, leur vie personnelle, leur engagement, leurs révoltes.

Mangez-vous bio ?
Oui, sauf quand je ne peux pas faire autrement. Aujourd’hui, nous avons tous eu vent des dizaines de pulvérisations successives de poison que se prennent les fruits, les poules sans bec et sans pattes qui ne voient jamais la lumière du jour… On ne peut pas vraiment faire comme si on ne savait pas.

Selon vous, la bio est-elle une alternative à la malbouffe ou plutôt un projet de société ?
Eh bien, les deux, dans l’idéal. Cela fait partie des occasions qu’on a de faire d’une pierre deux coups. Petit à petit, on voit de moins en moins cela comme une coquetterie.

Mange-t-on mieux à New-York, et plus particulièrement à Brooklyn où vous vivez, qu’en France ?
Depuis que j’y habite, ma façon de faire les courses a complètement changé : je fais partie d’une food coop, donc une coopérative d’achat. De l’extérieur, c’est un supermarché normal – enfin, il est quand même bien plus fourni en termes de diversité de beaux produits, de fruits, de légumes, d’épices qu’ailleurs – dans lequel on trouve absolument tout. Mais il n’y a qu’une dizaine d’employés. Le reste, c’est nous, les membres, qui nous en occupons. Trois heures par mois, on met en rayon, tient la caisse, coupe le fromage, balaie, porte des caisses, etc. Et en échange, on bénéficie d’un accès à cette coop et à ses produits bio, issus d’une agriculture locale, équitable et sans aucun intermédiaire de grande distribution. Et surtout à environ la moitié du prix des grandes surfaces ! J’ai bien retourné la question dans tous les sens : ça n’a aucun inconvénient.
Pour moi, c’est le modèle parfait et j’espère vraiment qu’il se développera de plus en plus.

Quels sont vos projets pour 2017 ?
Le tome II des Culottées, en janvier !

Aller plus loin :

  • La BD qui a fait décoller la pétition de Bloom en 2013 contre le chalutage profond : www.penelope-jolicoeur.com
  • Association Bloom : www.bloomassociation.org

Bio express

Née en 1982 à Paris, Pénélope Bagieu fait ses débuts aux Arts Déco de Paris avant d’aller à la Central Saint Martins à Londres. En 2007, elle crée un blog dessiné appelé Ma vie est tout à fait fascinante où elle raconte avec humour et simplicité sa vie quotidienne. Sa carrière de dessinatrice est lancée ! Le succès se prolonge en librairie, elle imagine les aventures de Joséphine, dessine pour la presse et la publicité, collabore avec Boulet et Joann Sfar. Elle signe en 2010 un premier long récit, Cadavre exquis, puis California Dreamin’. Dans son dernier ouvrage, Culottées (Éd. Gallimard, tome I), Pénélope dresse le portrait de quinze femmes hors normes. Le prochain rendez-vous ? La sortie du tome II des Culottées, le 26 janvier prochain, également à retrouver sur le blog lesculottees.blog.lemonde.fr

© Arnaud Tracol – Marie Bastille