Il faut râler dans un éclat de rire.

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© Eric Robert

Rencontre avec Pierre Perret

Armé de son stylo ou de sa guitare, ce troubadour octogénaire n’a de cesse de dénoncer les injustices de la société. Toutes générations confondues, la France entière reprend en chœur ses chansons. Pierre Perret, fervent adepte de la pêche au saumon, est aussi très attaché au contenu de son assiette. Une alimentation de qualité est pour lui un luxe auquel chacun devrait accéder. 

Votre engagement pour l’environnement semble assez méconnu, pourtant il est ancien ?

Je dirais même qu’il est là depuis toujours, d’ailleurs j’en parle dans mes chansons. Quand j’habitais dans une HLM à Gennevilliers, j’en ai écrit une intitulée Donnez-nous des jardins, parce qu’à cette époque tous les gamins que je croisais n’avaient que du ciment pour se râper les genoux… Elle a eu un certain succès. J’en ai écrit une autre, qui dit : « C’est bon pour la santé, tous ces produits traités ». Avec beaucoup de dérision, je m’attaquais aux aliments truqués. C’était un peu après 68. Les programmateurs radio m’ont dit que ça n’intéressait personne ce genre de sujet. Et c’est vrai, on peut dire que personne n’en a voulu !

Où votre conviction puise-t-elle ses racines ?

Depuis mon enfance, je n’ai mangé que des produits naturels. Maman et Papa avaient un jardin potager, avec un cerisier, un abricotier, un poirier, et on ne mangeait que ce qui y poussait. Maman allait acheter ses volailles sur le marché. Alors pendant des années, je n’ai mangé que ces produits-là. Sauf quand j’étais très pauvre, dans les années 1950. Là, j’ai dû manger de la vache enragée ! Mais dès que ça a commencé à rigoler pour moi, j’ai dit à ma femme : « On n’habitera jamais Paris, moi je veux me réveiller avec les oiseaux. » Et c’est comme ça qu’on a acheté notre propriété en Seine-et-Marne, en plein milieu des champs. Ma femme s’est moquée de moi car je voulais avoir des poules, planter des salades, des arbres fruitiers. Mais je l’ai fait ! Et après on a eu des lapins, des pintades, des cochons, pendant 40 ans ! Depuis deux ou trois ans, j’ai arrêté, c’est trop de travail.

Vous vous êtes résolu à acheter ce que vous mangez ?

Je ne fais pas facilement confiance en ce qui concerne la nourriture. Alors on fréquente les magasins bio. On ne mange que des produits naturels. Je considère que c’est un luxe que d’arriver à bien manger, parce que ça coûte plus cher, c’est difficile pour les pauvres. Surtout quand on vit en ville ! Moi j’ai appris très tôt à cueillir les pissenlits, les champignons. Dans mon bois, dont je connais tous les coins, je ramasse facilement 4 ou 5 kg de cèpes que l’on fait sauter au dîner. Ça me met en colère, tous ces hochets qu’on fait danser devant le nez des gens, Achetez-en trois pour le prix de deux ! Ce sont des marchands de poison qui trouvent des formules poétiques pour faire avaler leur saloperie. Je pense que c’est un manque à gagner pour l’organisme que de mal manger, de se nourrir n’importe comment. À l’inverse, une bonne alimentation rend les gens de bonne humeur, en tout cas moi je les trouve moins agressifs, plus aimables, plus avenants, ils ont même le sens de l’humour !

C’est dans votre caractère, l’humour, même quand vous dénoncez des choses graves. Pourquoi ?

La moquerie, c’est très important. Elle vous garde de bonne humeur, sinon, on passe son temps avec une mitraillette au bout des pognes. Il faut râler dans un éclat de rire, sinon on se flingue ! Je pense qu’il faut être vigilant et faire un pied de nez à tout ça en essayant de contourner les poisons qu’on veut nous faire avaler. Rester lucide, c’est un combat de Don Quichotte ! Chaque fois que je peux dissuader quelqu’un de mal manger, je le fais. Mais il y a une multiplicité de combats, de choses à déplorer dans ce monde, qui pourraient nous faire sangloter toutes les 10 minutes.

Lesquels, par exemple ?

J’ai été de tous les fronts, avec juste mon stylo. Dans plein de chansons, je me suis attaqué à ces questions d’obscurantisme, d’intolérance. J’étais copain avec Cabu et Wolinski*. J’ai toujours dit ce que je pensais. Si on commence à trembler quand on écrit un vers, alors on n’écrit plus rien ! Mais le combat pour la planète doit être notre priorité de tous les instants. On n’est pas des moutons, il ne faut pas se laisser tondre. Il faut apprendre à dire non. Pendant longtemps je n’ai pas pu, car je n’en avais pas les moyens. C’est important aussi d’essayer de s’en donner les moyens.

Comment faire ?

On ne sera jamais assez méfiants ni assez unis pour se battre contre les puissants. Finalement, ce ne sont que quelques milliers de gens qui font le malheur de la planète. C’est extrêmement difficile de lutter contre eux, mais si on les laisse faire ils vont nous faire mourir ! La déforestation, le gâchis des eaux, tout ça, c’est à cause d’eux. Regardez par exemple, il y a 100 ans, les saumons remontaient jusqu’à la Seine. C’est fini tout ça !

Vous diriez que vous êtes un écologiste ?

Ah non ! Pour moi les écologistes se trompent de combat. Ils n’attaquent pas le mal à la racine, c’est aux multinationales qui fabriquent les bagnoles polluantes qu’il faut s’attaquer, pas aux pauvres couillons qui les achètent, souvent parce qu’ils ne peuvent pas s’acheter autre chose.

Qu’est-ce qui vous rend heureux aujourd’hui ?

Je suis toujours aussi heureux d’écrire. La création, c’est la seule chose qui ne m’a pas quitté. Je m’enferme tous les mois durant une semaine pour écrire. J’ai sorti un livre d’histoire il y a quelques mois, j’ai terminé une pièce de théâtre sur laquelle je bossais depuis deux ans. J’ai aussi des chansons sur le feu, mais ça, ça sortira quand ça sortira ! Il ne faut pas un mot en trop ni un mot en moins. Et puis je continue à donner des concerts. C’est un tour de chant de feignant, parce que je n’ai même pas besoin de chanter : le public connaît toutes mes chansons par cœur !

* Deux des dessinateurs de Charlie Hebdo, tués lors de l’attaque terroriste de janvier 2015.

 

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© Séverine Assous

« C’est bon pour la santé. »

Paroles et musique de Pierre Perret  

J’ comprends pas maman que ça t’affole
C’ qu’on mange à la cantin’ de l’école
Ils l’ont bien précisé tout est pulvérisé
Traité piqué aseptisé ça peut pas nous peser
Crois-moi qu’avec toute’s ces vitamines
Le chlorate et la pénicilline
Qu’y a dans les épinoch’s
Et les chipolatas
Y a pas un astibloch
Qui viendrait y fair’ sa casbah

REFRAIN

C’est bon pour la santé ohé
Tous ces produits traités ohé
Ma p’tite maman si j’ai mal au bide
Faut pas t’inquiéter

Bien sûr c’est bizarr’ que j’ sois tout pâle
Avec les couleurs de c’ qu’on ava-ale
Le jambon blanc est bleu et l’ bleu d’Auvergne est roug’
Les pieds du pion sont verts
Et l’ camembert est bleu blanc roug’
Y a un p’tit goût sûr dans la choucroute
Pour moi quand c’est sûr c’est qu’y a pas d’ doute
Paraît qu’ c’est vachement bon
Pour avoir les ch’veux longs
Nous qu’est-ce qu’on d’vrait avoir comm’ plumes
Avec tout’ cett’ écum’

REFRAIN

Ma prof’ se met des crèm’s pour séduire
Ça y a boursouflé tout’ la tir’lire
En y voyant l’ chou-fleur son fiancé a eu peur
Lui qui a l’ baigneur ensaumoné
Par des moul’s gratinées
L’ coiffeur qui vend des trucs capillaires
Il est chauv’ comm’ un’ p’tit’ cuillère
On y achèt’ du jasmin
Qu’on se met sur not’ pain
Ça fait que trempé dans l’ ragoût
Ça donn’ un p’tit peu d’ goût

REFRAIN 

Question d’ la bidoch’ y a rien à r’dire
Tout c’ qui est pas au granulé on l’ vire
L’ directeur est formel
Y dit qu’ ça s’rait mortel
Si tout d’un coup comme ça on bouffait des trucs naturels
Tout c’ qui est douteux y fait l’ sacrifice
Il l’envoie aux viocqu’s dans les hospices
Ça part dans les casernes aux cuisin’s des prisons
Ça y a suffit d’un’ fois qu’ ça y a fait crever ses cochons

REFRAIN 

© Editions Adèle 1973

Retrouvez la chanson sur https://www.youtube.com/watch?v=ChRi5pdmGi4

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