Hubert Reeves, Profession, Terrien

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Du big bang à l’astrophysique, de notre planète qui change, à la biodiversité mise à mal… C’est parce qu’il a la tête dans les étoiles depuis plus d’un demi-siècle qu’il peut aussi bien parler de notre Monde. À 83 ans, l’Homo sapiens Hubert Reeves sait réveiller en nous l’énergie de vivre et n’a de cesse de partager une hauteur de vue à hauteur d’homme, de l’infiniment grand à l’infiniment humain.

 Pensez-vous que COP21 ait été un succès ?

C’est un succès politique. Quand on sait la difficulté à se mettre d’accord dès que les participants à une discussion deviennent de plus en plus nombreux, c’est un véritable exploit que d’avoir réussi à obtenir un accord, le samedi 12 décembre 2015, des 195 États participant à la conférence. C’est donc une date historique. À la fois, contenir le réchauffement global de la planète sous le seuil de 2 °C, et surtout le maintenir à 1,5 °C, c’est un accord jugé ambitieux, et c’est un objectif irréaliste. Aucune mesure contraignante n’étant décidée, cet objectif ne pourrait être atteint que par miracle. Chacun sait que les miracles sont rarissimes. Donc croire au miracle ne suffira pas : il faudra, il faut agir.

Ajoutons que le réchauffement climatique global n’est pas le seul péril qui nous guette. L’érosion de la biodiversité en est un autre, aussi grave mais beaucoup moins médiatisé et moins susceptible de l’être, ce qui est un handicap majeur dans nos sociétés où l’image a tant de pouvoir émotionnel.

Doit-on, selon vous, faire définitivement le deuil de la planète telle qu’elle était il y a encore 50 ans ?

De toute façon, toute évolution quelle qu’elle soit ne reconstitue jamais une situation antérieure. La vie ne fait jamais demi-tour. Et nous n’avons pas le pouvoir de ressusciter des espèces disparues.

Se mettre dans une situation de deuil n’est pas la démarche propice à restaurer une situation. Certes il faut constater la réalité : des pertes d’espèces, des pertes d’habitats… mais sans que cela suscite l’envie de les venger, de maudire les circonstances. Accepter l’impossibilité du retour en arrière, mais ne pas croiser les bras, ne pas désespérer, au contraire ! Tout comme après la disparition d’un être cher, le temps, peu à peu, réveille l’énergie de vivre. Il s’agit de trouver en soi l’envie d’agir et rejoindre un mouvement associatif pour défendre la biodiversité dont nous faisons partie, pour ne pas ou ne plus se contenter qu’elle subisse des agressions aggravant le péril. Alors naît l’enthousiasme, bien plus créatif et efficace pour soi et pour les autres que de rester dans le deuil.

En quoi l’astrophysique vous a-t-elle aidé à avoir une conscience écologique ? C’est quoi d’ailleurs avoir une conscience écologique ?

L’astronomie éclaire les premiers chapitres de notre histoire, nous qui sommes « poussières d’étoiles ». Et quand nous prenons conscience de ces milliards d’années qui ont été nécessaires pour que la vie prenne naissance, et de tous les millions d’années d’évolution qui ont permis à notre espèce d’exister, nous ne pouvons que nous dire : n’écrivons pas la fin de l’histoire. Seul Homo sapiens est en mesure d’écrire. Sans nous, la biodiversité n’aurait plus de biographe.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager dans l’association ROC devenue Humanité et Biodiversité ?

La crise écologique est une préoccupation depuis quelques décennies et, dans le monde associatif, j’avais remarqué l’association ROC dont le professeur Théodore Monod était l’un des fondateurs et le président en exercice. Je désirais apporter mon soutien à son action tout en préconisant l’évolution des objectifs pour devenir une force de propositions, j’ai accepté la présidence au décès de Monod, sachant qu’il le souhaitait. Être positif est une manière d’être plus constructive et dépasser le temps des constats était une évolution que l’association était prête à assumer. Le grave péril de la perte de biodiversité ne peut être attribué au seul monde cynégétique*. Le déclin des hirondelles, non chassées, suffit à s’en persuader. Alors appréhender le dossier de la biodiversité gagne en crédibilité en ne se mettant pas des œillères.

Habiter une autre planète est-il envisageable ?

Nous sommes Terriens. Notre planète compte entre 7,3 et 7,4 milliards d’habitants depuis le 1er janvier 2016. Comment les transporter ailleurs ? Et où ? À supposer ces problèmes majeurs résolus, serait-ce une bonne solution ? Si nous partons en l’état actuel de nos comportements, nous allons poser à la planète d’accueil les problèmes que nous déclenchons sur Terre. Et il faudra encore partir ailleurs. Une fuite de plus ! En réalité, une manifestation de notre incapacité à nous améliorer. Et je ne suis pas certain que nous en soyons incapables. Seul l’avenir le dira. Des forces sont nées qui font à la fois refuser la politique de l’autruche (pardon à elle) et refuser de lâcher la proie pour l’ombre, comme le chien de la fable de La Fontaine.

Que pouvons-nous faire pour agir et protéger les océans et notre planète ?

Ce sont tous les écosystèmes qui doivent bénéficier de nos bons soins.

Les actions individuelles quotidiennes comptent, mais c’est la société entière qui doit se mettre en mouvement pour un avenir viable. Donc il importe de faire bouger les lignes dans les entreprises, dans les administrations, partout. C’est d’ailleurs pour cela que l’association Humanité & Biodiversité existe. Elle regroupe les citoyens qui œuvrent à titre personnel, par exemple, en créant une Oasis Nature**, et qui se regroupent pour peser, hors des partis politiques, sur tous décideurs, politiques, syndicaux, économiques…

Vous nourrissez-vous bio ?

Se nourrir est vital pour soi. Quand, de plus, la nourriture est issue de cultures ayant réduit et même supprimé les pesticides, c’est vital pour tout le monde. C’est un objectif que je ne perds pas de vue. Il est respecté à 100 % dans notre jardin. Je ne l’oublie pas quand je fais des achats.

De manière générale, la meilleure façon de marcher, c’est de mettre un pied devant l’autre. Le tout est d’aller dans la bonne direction : l’objectif est la sauvegarde du vivant. Alors, chaque pas de chacun dans le bon sens améliore le sort de tous. Toute personne, physique ou morale, qui en décide ainsi, a droit à de la considération et de la reconnaissance.

 En qui ou en quoi avez-vous le plus foi aujourd’hui ?

Je n’ai aucune certitude. Nous sommes à la croisée des chemins. Lequel, nous les Terriens, prendrons-nous ?

Celui qui mène à la fin de l’histoire humaine ? Ce serait bien dommage car ce ne serait pas la disparition d’une espèce comme les autres. Elle n’a pas fait que des bêtises et n’est à nulle autre pareille, elle qui a développé les sciences, les arts et surtout l’empathie…

Ou celui qui permettra à notre espèce de se prouver à elle-même que son intelligence n’est pas un cadeau empoisonné ? Alors s’ouvrira un nouveau chapitre en rupture avec le passé et que l’on pourrait titrer : Vers l’harmonie sur Terre.

Aux Terriens de choisir. Et finalement il y a un bon signe, celui qui a fait franchir un pas de plus dans le bon sens en faisant signer à 195 pays un accord, à Paris, le 12 décembre 2015. On peut espérer d’autres pas, et de plus grands…

Bio express

Astrophysicien de renom, grand vulgarisateur, environnementaliste, fabuleux conteur, Hubert Reeves est connu du grand public pour sa capacité à rendre passionnantes des disciplines souvent ardues. La Nuit des Étoiles***, c’est lui ! Hubert Reeves est aussi devenu une grande voix de l’écologie. Depuis 2001, il est président de la Ligue R.O.C. (Rassemblement des opposants à la chasse), devenue l’association « Humanité et Biodiversité », reconnue d’utilité publique, qui a pour objectif de mener des actions de protection de la nature et de sensibilisation du public.

* Qui concerne la chasse.

** Espace (jardin, parc, balcon…) où la nature peut se développer et la biodiversité s’épanouir.

*** Événement national d’observation des étoiles et émission de France 2.

www.hubertreeves.info

www.humanite-biodiversite.fr

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Crédit : Wanda