Demain maintenant ! Itw de Mélanie Laurent et Cyril Dion

Et si montrer des solutions concrètes, projeter du positif et du rêve pouvait résoudre les crises écologiques, sociales et économiques que nous traversons ? C’est le pari de Mélanie Laurent et de Cyril Dion qui nous emmènent dans dix pays différents pour comprendre les enjeux et rencontrer ceux qui déjà réinventent l’agriculture, l’énergie, l’économie, la démocratie et l’éducation. Demain, leur documentaire dont Biocoop est partenaire, est projeté en ouverture de la conférence onusienne à Paris, la COP21, et en salle à partir du 2 décembre. Oui, ça fait du bien, de le voir, de les entendre et de rêver à ce Demain.

 

 

Pourquoi si peu d’artistes s’intéressent-ils à l’écologie?

Mélanie Laurent : Je ne sais pas. Ça me chagrine beaucoup. J’espère que ça va changer car ce serait bien si on était plus ! Il y a des pays où les artistes sont plus engagés. Quand j’ai commencé à parler documentaire, j’ai rencontré des acteurs sceptiques. « Ça y est, elle va commencer à nous ennuyer avec son docu écolo », pensaient-ils en me voyant. Des artistes qui ont une famille, des enfants… Ça m’a éloigné de certains – pas de tout le métier, je précise –, les mêmes qui, lorsque je me suis mobilisée dans la campagne Lovefish, me conseillaient de laisse tomber, de ne pas jouer l’écolo de service, voire qui commandaient au restaurant du thon rouge* par provocation. Ces attitudes m’ont longtemps fait de la peine, mais maintenant je suis passée à autre chose.

 

Vous et l’équipe du film, vous situez-vous comme des militants ?

M.L. : Je me suis mobilisée pour des campagnes contre la surpêche, mais je suis plutôt une actrice réalisatrice qui côtoie des militants ! Et l’équipe ? Simplement des personnes qui à un moment se sont senties concernées par le sujet. Suite à la publication d’une étude scientifique**, présentée au début du film, qui annonce la possible disparition d’une part de l’humanité en 2100, on ne se voyait pas rester sans rien faire. Militant ou pas, faut y aller ! L’écologie n’est plus une histoire de militant. Parfois ça me fait rire quand on me demande « Mais pourquoi vous intéressez-vous tant aux problèmes climatiques ?» J’adorerais ne pas m’y intéresser et faire autre chose dans la vie ! Je réponds : « Ah ! Parce que vous, ça ne vous intéresse pas du tout ? » [Écroulée de rire]. Je m’y intéresse parce que c’est de la logique ! Et quand on acquiert des connaissances, on regarde différemment. En réalisant ce documentaire, j’ai appris plein de choses que j’ignorais totalement et qui ont changé ma vie !

« L’écologie n’est plus une histoire de militant ! » Mélanie Laurent

Cyril Dion : J’ai dirigé une ONG pendant 8 ans. Mon métier est de sensibiliser à ces questions. Mais depuis des années on a beau dire que la situation est dramatique, il y a très peu de réactions. J’ai essayé de comprendre pourquoi. Ces informations génèrent rejet ou déni. A contrario, ce qui donne beaucoup d’énergie est souvent le fruit de visions désirables et de rêve. Nancy Houston, auteur de l’essai L’Espèce fabulatrice, nous a beaucoup influencés. Elle y explique l’importance chez l’Homme du récit et du mythe parce qu’il conscientise son existence individuelle ou collective comme un déroulement, une sorte de récit avec un début et une fin, qui va de la naissance à la mort. Nous avons tendance à appréhender la réalité sous cette forme. De fait, les récits et les histoires sont peut-être les instruments les plus puissants qui peuvent changer la société.

À partir d’initiatives positives les plus abouties dans les domaines de l’agriculture, de l’énergie, de l’économie, de la démocratie et de l’éducation, nous avons voulu tisser une histoire qui puisse faire envie et qu’en sortant de la projection les gens disent : « C’est dans ce monde-là que je veux vivre. Comment j’y participe ? » Nous avons voulu présenter de nouveaux héros. Pas ces archétypes qu’on nous vend, symbole d’argent et de possession matérielle ! Des héros qui font rêver lorsqu’ils se mobilisent pour transformer leur ville, créer des monnaies, construire des écoles et auxquels on puisse s’identifier en se disant qu’ils  sont formidables et qu’en plus ils ont l’air heureux ! 

Nouveaux héros ? Ceux que vous rencontrez dans dix pays différents ne sont pas nés de la dernière pluie ! Pourquoi ne sont-ils pas entendus ?

C.D. : Justement parce que nous manquons de récits. Ces héros ne correspondent pas à l’archétype raconté et recherché jusqu’à présent. Ces pionniers ont peu voix au chapitre, même si c’est moins vrai depuis quelques années. Ils ne s’inscrivent pas dans des récits structurés et structurants auxquels on peut s’identifier. C’est ce que nous avons essayé de faire en posant notre petite pierre. Bien sûr, il y a d’autres façons de faire !

M.L. : On a filmé des gens comme tout le monde en évitant les clichés de l’écolo au fond de l’Ardèche dans sa yourte. Par exemple, Perrine et Charles Hervé-Gruyer et leur potager exemplaire, de la ferme du Bec Hellouin en Normandie. À Détroit, nous avons rencontré d’anciens banquiers qui ont passé une vie à l’opposé de ce qu’ils sont devenus. Il ne s’agissait surtout pas de donner de leçons, mais il nous plaisait de montrer des gens qui avaient fait un choix, qui avaient laissé un confort. C’est ce qu’il y a de plus difficile à faire – c’est ce qui m’a touchée. Ce sont des personnages héroïques qui se sont dit : « En continuant ce métier, je ne vais pas apprendre beaucoup à mes enfants ! » C’est positif et rassurant de savoir que cela existe.

 

Nous à Biocoop, on est convaincus depuis longtemps et on a été touchés aussi…

M.L. : Ah mais ça n’empêche pas ! [Rires] Il nous semblait plus difficile de chercher à toucher des personnes au départ moins concernées. Le discours de militants convaincus d’emblée leur auraient peut-être moins parlé…

 

Quel a été le rôle de chacun dans le film ?

C.D. : Mélanie a pris en main le tournage et la mise en scène, moi l’écriture, les interviews et le montage. On avait le souci permanent de toucher tous les publics. Le regard de Mélanie a été primordial. Si elle sentait que mon propos devenait ennuyeux, c’était le signe qu’on n’intéresserait que les experts…

M.L. : On ne s’est pas empêchés non plus d’aborder des sujets complexes, au contraire ! L’équilibre consistait à ne pas passer à côté du sujet en voulant simplifier. Tout un travail au montage, avec des extraits à conserver ou pas…

« Les récits et les histoires sont les instruments les plus puissants capables de changer la société » Cyril Dion

D’où l’infographie, le ton pédagogique, les touches d’humour… Et la musique qui rythme, notamment la voix de Fredrika Stahl. Parmi les sujets explorés, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?  

M.L. : Tellement de découvertes… Ce qui me paraissait le plus ardu était l’économie. Comprendre comment marchent les banques, les intérêts, ce qu’est l’argent, notre argent ! J’ai eu l’impression que je n’étais pas au courant du plus grand secret du monde et que tout d’un coup, on me le livrait. Sinon, ce qui me touche le plus, c’est l’éducation, il y a tant à faire en France…

C.D. : Moi, la démocratie ! Il y a des décisions qu’on ne comprend pas parce que l’économie a le pouvoir sur le politique. Pour reprendre ce pouvoir, il faut certainement changer la façon dont on fait les courses et boycotter un certain nombre d’acteurs économiques. Mais il faut aussi les encadrer, faire des lois et donc reprendre possession de la démocratie. J’ai découvert d’autres systèmes tout aussi démocratiques que les élections, comme le tirage au sort, qui fonctionnent. On a une vision stéréotypée de ces sujets.
M.L. : Tout est fait pour qu’on ne se pose pas de questions, pour que notre pouvoir de citoyen ne change pas ! Or quand tu as des clefs, ta vision du monde change.

 

Certes, mais poser des questions n’est pas rassurant non plus ?

C.D. : Notre confort ne va pas rassurer longtemps. Les évènements heureux ou malheureux de la vie, naissance, chômage, deuil…, amènent de toute façon à se poser des questions : ai-je fait le bon choix ? Est-ce que cela me rend heureux ? Ne suis-je pas en train de subir quelque chose à l’extérieur de moi alors que je pourrais être acteur. De plus en plus de gens vont y être confrontés, aux questions. Autant avoir des repères pour reprendre le pouvoir sur sa vie et sur le monde qui nous entoure. 

Vous évoquez les standards de pensée et justement, dans votre film, un des mots d’ordre n’est-il pas la diversité, à tous niveaux et démultipliée ?  

M.L. : Au tout début, lorsque Cyril m’a présenté le projet, c’est exactement de diversité dont il m’a parlé : dans l’économie, avec toutes les monnaies locales ou certaines entreprises ; en agriculture à travers le respect de la nature ou des modèles comme la permaculture ; dans la façon d’enseigner à l’école. Quand j’ai pris conscience de l’importance de la diversité, tout est devenu hyper clair et positif. La diversité, c’est l’opposé de ce qui arrive aujourd’hui, où l’on a peur du mélange, on se barricade.

 

Au fait, vous mangez bio bien sûr ! Est-ce suffisant ?  

C.D. : Oui, on mange bio tous les deux. Et assez local.

M.L. : Et Cyril est passé végétarien, d’un coup, sans prévenir [rires].

C.D. : La viande, c’est 18 % du réchauffement climatique, des milliards d’animaux tués, le saccage des océans… Alors idéalement oui, il faudrait manger moins de viande, moins de poissons, plus local et plus bio !

« Quand tu as des clefs, ta vision du monde change ! » Mélanie Laurent

Vous avez levé 450 000 € en deux jours, record mondial pour un documentaire, 10 266 personnes ont cofinancé votre film mais très peu d’entreprises – parmi lesquelles Biocoop – sont partenaires. En avez-vous refusé ?  

[Éclats de rire des deux]

M.L. : Chaque fois que je disais à Cyril : Et eux, et celle-là ? Il répondait « Nan»… Et même pas eux ? « Nan ! » Pas un euro qui ne soit pas green.

C.D. : On ne voulait pas de multinationales par exemple.

M.L. : Pourtant, on en a eu des offres, des appels, je vous dis pas ! Nous voulions que le financement*** soit aussi cohérent que possible.

 

On peut dire non ? 

C.D. : Il faut dire non ! Résister à « Machin, c’est moins cher »…

 

Beaucoup d’initiatives présentées dans le film sont porteuses de technologies ou viennent du Nord. Pourquoi ? Est-ce parce que le changement va venir du Nord et non du Sud ?

C.D. Non, ce n’est pas ce que nous avons voulu dire. On voulait un film qui parle aux pays occidentaux et qu’on ne puisse pas dire « Ah oui, ça marche là-bas, mais chez nous ça ne pourrait pas ». Il y a plein de solutions au contraire qui viennent du Sud parce qu’on y est obligé de les inventer plus vite ! Par ailleurs l’Occident a créé ce modèle suicidaire, il est normal qu’il s’implique dans les solutions

 

 

 

* Espèce victime de la surpêche ; se porte mieux actuellement dans l’Atlantique et la Méditerranée mais reste dans une situation délicate dans le Pacifique.

** Étude de Tim Barnosky et Elisabeth Halby publiée dans Nature en 2012

*** Budget de 1,2 millions d’euros

 

 

Bio express

 

Cyril Dion

Auteur et coréalisateur, il dirige la collection Domaine du Possible chez Actes Sud ainsi que la rédaction du magazine alternatif Kaizen (www.kaizen-magazine.com).

Cofondateur du Mouvement des Colibris avec Pierre Rabhi, il organise la campagne « Tous candidats » dont l’objectif était de mobiliser un maximum de personnes pour la présidentielle de 2012 pour un changement sociétale par les actes, et rencontre Mélanie.

 

Mélanie Laurent

Un pont entre deux rives (G. Depardieu et F. Auburtin, 1999), film dans lequel elle débute, Paris (C. Klapisch, 2008) ou Inglourious Basterds (Q. Tarantino, 2009)…, la filmographie de la maîtresse de cérémonie du festival de Cannes 2011 est, en France et à l’étranger, conséquente. Mélanie Laurent, née en 1983, est actuellement à l’affiche de Boomerang (A. Favrat) et prochainement de Vue sur Mer (Angélina Jolie). Accompagnant François Hollande pour une visite sous le signe du dérèglement climatique à Manille (Philippines) en février dernier, l’actrice, chanteuse et aussi réalisatrice lançait : « C’est dur de changer [] mais nous n’avons plus le choix ! »