CULTURE(S)BIO N°81 : Interview de Marc Dufumier

 

DUFUMIER © E. Robert-EspalieuPour un monde bio

Intégrale de l’interview de l’agronome Marc Dufumier publiée page 8 de CULTURE(S)BIO n° 81, magazine disponible gratuitement dans les magasins du réseau Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, et sur www.biocoop.fr

 

Le commerce équitable est sans conteste un outil contre la pauvreté. Mais pour Marc Dufumier, agronome de renommée internationale, une agriculture bio de qualité dans les pays du Nord favoriserait aussi l’autonomie des pays du Sud et œuvrerait même pour la paix dans le monde.  

 

 

 

En tant que président de la PFCE, Plate-forme pour le commerce équitable, comment voyez-vous évoluer celui-ci ?

Depuis sa création, l’allégation « équitable » assure au consommateur que le producteur bénéfice d’un prix minimum garanti et rémunérateur, que son groupement reçoit une prime de développement à usage social, pour créer des écoles par exemple, ou lié à la production, tout ceci sous conditions environnementales, pas forcément bio mais avec des critères de durabilité. On sait aujourd’hui que la prime de développement sert à la production plutôt qu’au social, et qu’il y a une évolution vers la bio d’abord et le caractère gourmet des produits ensuite car les producteurs ont compris que c’est essentiel pour durer. Actuellement, 70 % des produits équitables sont bio. 

 

Il existe plusieurs labels « équitable » mais pas de certification officielle…

Nous sommes en retard par rapport à la bio qui a commencé sans label, puis il y a eu le label privé Nature et Progrès, ensuite la certification officielle française AB, et enfin le cahier des charges européen. L’un des objectifs de la PFCE est de passer de l’allégation privée à une reconnaissance publique officielle. Ce qui devrait se faire avec la commission de concertation du commerce créée en janvier par le gouvernement. 

 

Le commerce équitable dans les pays du Nord est aussi concerné ?

Oui. La loi sur l’économie sociale et solidaire de 2014 ouvre l’allégation « équitable » au commerce Nord-Nord avec les principes du commerce équitable Nord-Sud. Par ailleurs, nous avons lancé la Charte du commerce équitable local avec le Réseau d’initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale et la Fédération nationale d’agriculture biologique. 

Au lieu de défendre une agriculture industrielle qui ne peut pas rivaliser avec les importations – comme la poudre de lait qui vient de Nouvelle-Zélande –, il faut croire à la culture bio de proximité. C’est la seule qui donne un avenir aux paysans et à la société toute entière : elle crée de l’emploi, valorise les sols, elle nous éviterait de payer des impôts pour avoir une eau potable ou des frais de santé parce que les pesticides provoquent des maladies de parkinson…

 

Vous citez la bio mais votre idéal est l’agroécologie. De quoi s’agit-il ? 

C’est d’abord une discipline scientifique qui essaye d’expliquer le fonctionnement des agroécosystèmes, c’est-à-dire les écosystèmes aménagés par les agriculteurs et qui tiennent compte à la fois du sol, de la plante, du troupeau, du climat, des abeilles, des ravageurs…

L’agriculture qu’elle inspire est fondée sur l’expérience des paysans depuis des siècles. Elle valorise les potentialités productives d’un agroécosystème en faisant l’usage le plus intensif des ressources naturelles renouvelables – le soleil, le carbone, l’azote de l’air, etc. ; en faisant une gestion intelligente de l’eau pluviale, des résidus de l’agriculture, comme le lisier ; en utilisant le moins possible les énergies fossiles ; en s’interdisant les produits toxiques… Cela suppose des agroécosystèmes avec une extrême diversité de plantes adaptées au terroir, l’association agriculture + élevage, l’utilisation de légumineuses pour fertiliser les sols…

 

C’est une agriculture plus exigeante que celle prônée par
le ministre de l’Agriculture ? 

Beaucoup plus, ne serait-ce que parce qu’elle s’interdit les produits en « cide » qui veut dire « tuer », pesticides, fongicides, insecticides… C’est une agriculture artisanale, pas industrielle !

 

Où situez-vous l’agriculture bio par rapport à l’agroécologie ?

C’est le modèle qui lui ressemble le plus. Son grand mérite est d’avoir un cahier des charges, ce que n’a pas l’agroécologie qui est un idéal. Mais l’agroécologie ne tue pas, elle neutralise la prolifération des ravageurs, minore leurs effets, respecte les équilibres. Ce qu’on ne fait pas en utilisant un pesticide même naturel, comme la bouillie bordelaise*. Il y aura toujours un moment où un champignon va résister, proliférer et déstabiliser l’équilibre écologique. Les bio font déjà des efforts considérables mais ils doivent encore plus progresser dans le « vivre avec ». En développant les associations végétales dans un même champ : une plante attirant un prédateur y côtoie une espèce inhospitalière. C’est l’un des éléments les plus décisifs pour les progrès de l’AB. 

 

Vous dites qu’une agriculture bio de qualité chez nous aura un impact positif dans les pays du Sud. Comment l’expliquez-vous ? 

La faim et la malnutrition dans les pays du Sud sont dues à la concurrence que nous faisons à leur paysannerie en leur vendant à bas prix notre agriculture industrielle. Produisons et exportons moins de tout ce dont on est excédentaire et leurs paysans retrouveront un revenu suffisant pour investir, produire du fumier, fertiliser leurs champs… Et nous gagnerons à moins importer de protéines végétales pour l’alimentation animale, comme le soja, peut-être transgénique, parce qu’à la place de notre excèdent de blé nous planterons des légumineuses ; nous importerons moins de gaz naturel russe pour faire des engrais de synthèse puisque nos légumineuses enrichiront nos terres en azote… Tous les peuples ont intérêt à valoriser les potentialités productives de leur terroir, avec une agriculture artisanale créatrice d’emplois.

 

Outre le ralentissement de nos exportations, que faut-il mettre en place dans les pays du Sud pour en finir avec la malnutrition ?

Des solutions techniques existent déjà. Un exemple : dans certaines régions du Niger, du Mali, du Tchad, l’Acacia albida est un arbre, de l’ordre des légumineuses, qui permet d’associer agriculture et élevage. Son système racinaire très puissant peut aller chercher l’eau dans les nappes phréatiques. Au passage, il prélève dans les couches profondes du sol des minéraux – du calcium, du phosphate et de la potasse – qui viendront nourrir les cultures. Ses feuilles s’enrichissent en azote à la saison sèche. À la saison des pluies, en tombant sur le sol elles vont le fertiliser en superficie, au profit des cultures céréalières. Sous les Acacia albida, le rendement de mil et de sorgho est de 2 à 3 fois plus élevé qu’ailleurs ! 

Le feuillage fait aussi un fourrage riche en protéines pour les bovins. 

On pourrait citer d’autres exemples de cultures sous couvert de parcs arborés de légumineuses pratiquées dans des régions semi-arides, comme en Inde. Là aussi, les arbres remplissent de multiples fonctions : fixation de l’azote de l’air, apport d’humus, de fourrage, bois de chauffe, etc.

 

L’agrocéologie est bien adaptée au pays du Sud ? 

Avec l’agroécologie, il y a mille et une façons de gérer la complexité des agroécosystèmes. Dans les pays du Sud, c’est d’autant plus facile que l’agriculture industrielle n’a pas fait trop de dégâts et que les paysans travaillent encore beaucoup à la main, avec des outils adaptés. Chez nous, quand on fait des cultures de blé dur sous les noyers, il faut laisser de la place pour que la moissonneuse-batteuse puisse passer. Là-bas, cette question ne se pose généralement pas. Donc l’agroécologie permet d’emblée d’accroître les rendements.

Bio, agroécologie et commerce équitable, même combat ? 

Évidemment. Circuits courts, installation de jeunes agriculteurs, agriculture paysanne, respect de l’environnement, union des consommateurs, même combat aussi ! Aucun de nos organismes n’est parfait alors acceptons les critiques et interdisons-nous tout sectarisme. Travaillons ensemble pour que chacun ait accès à une alimentation saine, pour lutter contre le chômage, les perturbateurs endocriniens, le réchauffement climatique, pour préserver des mésanges, les gorilles… Tous ces combats sont aussi des combats pour la paix ! 

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Propos recueillis par Marie-Pierre Chavel.

 

 

BIO EXPRESS

Diplômé de l’Institut national agronomique de Paris, Marc Dufumier est professeur émérite à AgroParisTech, président de la Plate-Forme pour le commerce équitable, président de la nouvelle association pour la fondation René-Dumont, membre du comité scientifique de la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l’homme…. Il intervient ponctuellement auprès de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et de la Banque mondiale. Il est l’auteur de divers ouvrages dont 50 idées reçues sur l’agriculture et l’alimentation (Éd. Allary) et Famine au sud, malbouffe au nord : comment le bio peut nous sauver (Éd. Nil).

 

ENCADRÉ

La Plate-forme pour le commerce équitable réunit une trentaine d’acteurs français du secteur : des entreprises dont Biocoop, des organismes certificateurs, des associations à but non lucratif, des labels… Elle a été créée en 1997 pour défendre et promouvoir les échanges commerciaux solidaires et ainsi développer des relations Nord/Sud plus justes et équilibrées. www.commercequitable.org

 

 

Exergues

« L’agroécologie ne tue pas, elle neutralise. »

« L’agriculture doit progresser dans le “vivre avec”. »

 

Crédit photo : E. Robert-Espalieu

Crédit dessin : Séverine Assous