CULTURE(S)BIO, Interview de Marie-Monique Robin

Intégrale de l’interview de Marie-Monique Robin publiée page 8 de CULTURE(S)BIO n° 80, disponible gratuitement dans les magasins du réseau Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, et sur www.biocoop.fr

Impression

SACRÉE CROISSANCE !

Érigée en dogme, l’idéologie de la croissance économique nous a menés à la crise écologique, financière et sociale actuelle. C’est ce que démontre Marie-Monique Robin, en s’appuyant notamment sur les analyses d’économistes hétérodoxes, dans Sacrée croissance !, un documentaire et un livre pleins d’espoir, où la journaliste témoigne de très nombreuses initiatives qui déjà dessinent la société post-croissance durable et équitable. Partout dans le monde, des « lanceurs d’avenir » ouvrent la voie.

Dans votre livre, nous sommes en 2034. Vous réécrivez l’histoire à partir du « jour où François Hollande a compris qu’elle ne reviendrait pas ». Elle ?

Elle, c’est la croissance ! Une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est une absurdité, un mythe dont il faut sortir. Aussi, je reprends le fil de notre histoire au 14 avril 2014.

Que se passe-t-il alors ?

Le rapport du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR] vient d’être publié. Il n’exclut pas un réchauffement de 4,8 °C d’ici 2100. Comme lors du 11 septembre 2001, l’événement en Une des journaux du monde entier provoque un grand sursaut. François Hollande conscient de la gravité de la situation décide de lancer la Grande Transition vers une société zéro carbone. Il opère un remaniement ministériel et réorganise. Chaque ministère est dirigé par deux personnes, l’une avec une expertise précise dans le domaine qu’elle incarne tandis que l’autre a une fonction plus politique, ancrée dans le territoire.

Le jour d’après, nous entrons dans une société post-croissante : quelle est sa principale caractéristique ?

Le collectif reprend la main sur la production, dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie, des transports, etc. Les modèles coopératifs deviennent la base de cette société devenue résiliente.

 

« La solidarité ne peut exister que si des liens se sont développés entre les gens. » 

 

Résiliente, c’est-à-dire ?

Est résiliente une société qui a la capacité d’encaisser les chocs. En cas d’événements ponctuels, comme la tempête Xynthia, un État peut réparer. Lorsqu’ils deviennent réguliers, toute son énergie est absorbée par la réparation. Il n’y a plus de temps pour préparer le futur. Ce qui rend résiliente une société, ce sont les interconnexions et les liens entre les différentes actions. À l’échelle du territoire, cela conduit à l’autonomie. Plus on recrée du lien, plus on se prépare, plus on est fort pour résister. Et la solidarité ne peut exister que si des liens se sont développés entre les gens.    

Dans cette société, nous devenons « pro-sommateurs ». Que voulez-vous dire ?

Un pro-sommateur, c’est quelqu’un qui ne se contente pas de consommer. Le système actuel basé sur la croissance nous a réduits à une fonction primaire : consommer. Dans la société post-croissance, nous sommes des citoyens. Nous achetons des produits, car évidemment on ne peut pas tout faire soi-même, mais nous sommes aussi capables de faire un certain nombre de choses : produire des aliments dans des jardins partagés, réparer nos vélos ou nos ordinateurs ou encore rendre des services dans notre collectivité. Ces différentes fonctions sont liées.

« Le système actuel basé sur la croissance nous a réduits à une fonction primaire : consommer. »

Sommes-nous prêts pour cette transition ?

J’ai commencé une tournée en France avec le film Sacrée croissance ! et j’ai été impressionnée devant les salles pleines et la demande d’expériences positives pour sortir du marasme actuel. Tout le monde est conscient. Selon de récents sondages, 3 Français sur 4 pensent que leurs enfants vivront moins bien que leurs parents et ils ont raison au regard de la détérioration de l’environnement, du travail, de l’augmentation du nombre de pauvres… Ce qui se traduit par de l’abstentionnisme ou des votes extrêmes lors des élections. Beaucoup de gens ne savent plus à quel saint se vouer, mais on ne leur dit pas la vérité. On parle de croissance tous les jours, et il ne se passe rien. Le chômage croît. Et il va continuer si on reste dans ce concept de croissance illimitée. Le système est à bout de souffle et il y a une grande attente de la société. Si les politiques avaient le courage de dire que nous sommes dans une situation exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité – en face d’un système qui s’appelle le climat et que nous avons déréglé par notre modèle de développement industriel –, les gens seraient capables d’entendre. À Angers, Strasbourg, Chambéry…, je rencontre des personnes qui me demandent de leur expliquer ce qui nous attend avec le climat. Passé le choc, elles disent : « Merci, on s’en doutait ! Maintenant on doit agir. »

Avons-nous les moyens et le temps d’agir ?

La bonne nouvelle est que nous avons encore les moyens. On n’a pas beaucoup de temps mais c’est encore possible car les savoir-faire pour changer de cap existent. Partout dans le monde, des « lanceurs d’avenir » montrent la voie. Il faut absolument encourager ces initiatives, faire en sorte que les politiques appuient ces mouvements avec des mesures qui nous permettent d’aller plus vite.

Justement, avez-vous offert Sacrée croissance ! au président de la République ?

Oui ! Avec une dédicace : « Au président et au citoyen ! » et cette citation de Goethe : « Tant que nous ne nous engageons pas, le doute règne, la possibilité de se rétracter demeure et l’inefficacité prévaut toujours. Dès le moment où l’on s’engage, la providence se met en marche. Tout ce que tu peux faire ou rêve de faire, tu peux oser l’entreprendre. L’audace renferme en soi génie, pouvoir et magie. Débute maintenant. »

Pouvez-vous nous donner quelques noms de ministres du gouvernement de la Grande Transition ?

Suite à l’annonce du Giec, les nations s’engagent à relocaliser la production alimentaire en développant l’agroécologie et l’agriculture urbaine, à abandonner progressivement les énergies fossiles, le nucléaire, à valoriser l’isolation thermique des bâtiments, à mettre en place des monnaies complémentaires, à encourager toutes les initiatives permettant de mettre en place la Grande Transition. J’ai imaginé aussi que François Hollande nommait dans chaque ministère deux ministres travaillant en duo. Par exemple, Thierry Salomon, dont l’association est l’auteur du scénario Negawatt, est à l’Énergie avec Ségolène Royal. L’économiste Gaël Giraud (auteur de L’Imposture économique et de L’Illusion financière, Éd. de l’Atelier) à l’Économie aux côtés d’Emmanuel Macron.

Et à l’agriculture ?

J’ai imaginé que ce serait Philippe Pointerau de l’association Solagro. Son scenario Afterres 2050 transforme notre agriculture de sorte que dans 30 ans elle soit véritablement indépendante, décarbonnée, usant moins de pétrole et de gaz, notamment parce qu’elle ne repose plus sur les engrais et pesticides chimiques mais sur l’agriculture biologique, les circuits courts. Elle permet la souveraineté alimentaire de la France. Aujourd’hui, un aliment peut voyager 3 000 km avant d’arriver dans l’assiette du consommateur européen. Si l’on tient compte de tous ses paramètres – plus l’irrigation intensive, la déforestation pour le soja argentin qui nourrit nos élevages ou pour les biocarburants des automobiles par exemple –, l’agriculture industrielle est responsable de 50 % des émissions de gaz à effet de serre. Réduire, c’est possible comme le montre Afterre 2050 de Solagro. Et, bonne nouvelle, ce changement de modèle agricole crée de l’emploi !  

Comment développer les mesures présentées sans tomber dans une dictature écolo ?


Dans mon scénario, à améliorer bien sûr, je démontre la force du local, de la démocratie participative. La Grande Transition ne pourra se faire qu’avec un État fort et une volonté politique qui orientera les investissements vers les circuits courts, la rénovation de l’ancien… Dans la société postcroissance, on travaille moins, on partage le travail, mais on reste actif dans de nombreux domaines. La dictature, c’est ce que nous vivons actuellement ! Dictature de l’argent et du capitalisme sauvage…

Vous décrivez beaucoup d’initiatives positives à travers le monde, les monnaies complémentaires en Allemagne ou au Brésil. Et en France ?

Il en existe aussi mais je ne pouvais pas tout traiter. Un exemple, j’ai découvert récemment un petit village en transition en Alsace, près de Mulhouse, qui s’appelle Ungersheim : agriculture bio, cantine 100 % bio, ferme urbaine, cheval pour emmener les enfants à l’école et pour faire du maraîchage, et pas de chômage…

Sentez-vous une prise de conscience politique ?

Il y a actuellement une prise de conscience internationale qui se traduit par un désir de relocalisation. Elle se sent aussi au plan local, parce que les élus sont proches du territoire et des gens, et parce qu’ils prennent les problèmes en direct. C’est au plan national qu’est le blocage. Une volonté politique permet d’impulser, de faciliter, de faire gagner du temps. Pour que ça bouge, il faut que cela parte de la base, il faut des héros locaux qui avalent leur ego, des « lanceurs d’avenir » ! Il y en a. Regroupons-nous !


 

MMRBio express

Né en 1960, Marie-Monique Robin est journaliste d’investigation (prix Albert-Londres 1995). Parmi ses nombreuses enquêtes prolongées sous forme de films ou de livres, citons les best-sellers (Arte éditions/La Découverte) : Le Monde selon Monsanto, producteur mondial d’OGM, de pesticides, de pyralène…, Notre Poison quotidien, qui révèle la mise en circulation de centaines de millions de molécules artificielles et interroge sur les impacts santé, ou encore Les Moissons du futur, ou comment l’agroécologie peut nourrir le monde.

 

Sacrée croissance !

  • Un documentaire réalisé avec le soutien de Biocoop et de nombreux citoyens. À commander dans votre magasin Biocoop ou sur boutique.arte.tv
  • Un livre paru chez Arte éditions/La découverte (19,90 €). Outre les analyses économiques très accessibles et pertinentes, on y découvre des initiatives comme l’agriculture urbaine, en plein développement en Amérique du Nord, et ses précurseurs à Toronto ou Montréal, en Argentine ; les monnaies locales notamment au Brésil, en Bavière, ou encore les nouveaux indicateurs de richesse comme le BNB, bonheur national brut qui, au Bhoutan, remplace le PIB, produit intérieur brut.
  • Une exposition à faire circuler.
  • Le site de Marie-Monique Robin : www.m2rfilms.com

Crédit illustration : Séverine Assous.
Crédit photo : Frédéric Pardon