Culture(s) Bio n°82 : Interview d’Emily Loizeau

Interview d’Emily LOIZEAU

Le retour à la terre

Intégrale de l’interview de la chanteuse Emily Loizeau,  publiée dans CULTURE(S)BIO n° 82, magazine offert par votre magasin Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, où à consulter sur www.biocoop.fr.

 

En 2013, Emily Loizeau se lançait sur la route sans une goutte de pétrole : concerts à la bougie et charrettes à chevaux pour transporter instruments et musiciens. Loin du simple coup médiatique, cette tournée 100 % écolo était le cri du cœur d’une artiste animée par une conscience aigüe de l’état de notre planète.

CB82_Emily_Loizeau-photo©Diane Sagnier (1)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel a été l’élément déclencheur de cette tournée sans énergies fossiles ?

C’est une idée que j’avais en tête depuis un moment. Un jour, j’ai entendu à la radio une interview de Christophe de Margerie, l’ancien PDG de Total. À l’époque, j’étais dans les Cévennes,  particulièrement sensible à la lutte contre les projets d’exploitation du gaz de schiste. L’interview se terminait par une blague de l’animateur, suggérant à de Margerie de se mettre au reggae, car le pétrole était has-been. Et celui-ci a répondu que sans pétrole et sans électricité, il n’y aurait plus de musique. Cela a été le déclic, je ne pouvais pas le laisser dire ça. Cette mini-tournée, c’était ma façon de rappeler que la musique avait toujours existé et qu’on pouvait en faire sans pétrole ni forages. En cinq jours, nous avons donné trois concerts dans les Cévennes, dans de petites chapelles éclairées par des bougies en cire d’abeille ou des leds à énergie solaire. Au-delà de la musique, cela a aussi été l’occasion d’avoir de véritables échanges avec les gens et de parler de tout ce que l’on pouvait faire sans recourir aux énergies fossiles.

 

Était-ce une façon de proposer une vision de la vie plus conforme à votre éthique ?

L’idée n’était pas de dire « revenons au temps des cavernes » mais plutôt d’ouvrir des espaces de débat et de montrer qu’il existe des solutions pour continuer à faire les choses que l’on aime, mais différemment. Le refus des énergies fossiles n’est absolument pas une réflexion passéiste ou un rejet de la modernité. Bien au contraire, c’est un projet totalement avant-gardiste. Ce qui est dépassé, c’est de s’imaginer que l’on va pouvoir continuer éternellement comme on le fait aujourd’hui, en consommant toujours plus de ressources et en détruisant la planète. À mon sens, cette réflexion devrait être menée par nos dirigeants, et ce n’est pas assez le cas. C’est d’ailleurs décourageant, surtout quand on pense à nos enfants et à ce qui les attend. Mais nous, en tant que citoyens, nous pouvons aussi proposer des solutions, et celles-ci peuvent être joyeuses. Il ne s’agit pas de donner des leçons et de culpabiliser les gens en leur disant qu’ils ne devraient pas vivre comme ils le font, mais d’inventer des alternatives positives. Toutes proportions gardées, cela peut se comparer au bouleversement qu’est en train de vivre l’industrie de la musique. L’ère du téléchargement marque la fin d’un monde, et pour les artistes il y a de quoi avoir peur. Mais on assiste en même temps à l’émergence de quelque chose de neuf, et c’est à nous de trouver les moyens d’en faire un souffle nouveau et pas une catastrophe.

 

Pensez-vous que ce soit le rôle des artistes de porter un message ?

Je suis très partagée. À mon sens, c’est le rôle de n’importe quel citoyen de se sentir responsable de l’état du monde, dès lors qu’il vit sur cette terre et, sans doute, encore plus s’il y fait des enfants. Je ne pense pas qu’un artiste ait ce devoir plus qu’un autre, mais comme il bénéficie de plus d’attention et d’éclairage, c’est naturel qu’il ait envie de transmettre un message s’il le porte en lui. Ceci dit, je respecte profondément ceux qui choisissent de ne pas le faire. Personnellement, je suis d’une nature assez sauvage et je me méfie des bannières. J’estime que certaines choses sont d’ordre privé et je n’ai pas non plus envie de revendiquer tous mes engagements. Je trouve aussi un peu dangereux de prendre la parole sur trop de sujets, car à force on risque de perdre en crédibilité. Je suis aussi toujours très partagée car j’ai conscience que l’investissement pour une cause, s’il est trop médiatisé, peut donner le sentiment que l’artiste s’en sert pour promouvoir sa propre image. Pour toute ces raisons, je suis très vigilante.

 

D’après vous, quelles sont les urgences absolues ? Les sujets qu’on ne peut plus passer sous silence ?

Évidemment, la question du gaz de schiste me touche particulièrement, car elle impacte entre autres les Cévennes, une région où je vis et que j’aime. Une région particulièrement sauvage, belle et protégée, qui risque d’être irrémédiablement défigurée et polluée. Mais je trouve la pollution en ville tout aussi alarmante. J’ai des amis à Paris dont les enfants souffrent de pathologies directement liées à la pollution ! Je me demande parfois jusqu’où on devra arriver pour que nos dirigeants réalisent enfin qu’il faut vraiment faire quelque chose.

Je pense la même chose des OGM. Pour moi, c’est le mal absolu. Cela me met hors de moi quand je vois l’Union européenne céder face au lobbying des grandes entreprises qui les produisent. Maintenant, chaque pays va décider unilatéralement s’il autorise les OGM ou pas sur son territoire, autant dire que c’est la porte ouverte. Des entreprises comme Monsanto vont pouvoir contrôler ce que l’on mange, se prendre pour Dieu, et on ne peut pas lutter ! Je trouve ça désespérant, c’est une forme de terrorisme ou de dictature.

 

Au quotidien, quelle est votre démarche pour lutter contre ces dérives ?

J’essaie de manger bio depuis longtemps, pour préserver ma santé et, aujourd’hui plus que jamais, celle de mes enfants. J’essaie aussi de plus en plus de consommer local. Ça m’exaspère toujours de voir, dans certains magasins, des produits bio venant de l’autre bout de la planète. Le bio bon marché de grande surface, cultivé industriellement, importé par avion, emballé sous plastique…, certes, il est bio mais absolument pas écologique ! En ce moment, j’ai la chance de travailler au Centquatre à Paris1, qui est un lieu de production et de création artistique qui accueille aussi régulièrement un marché local. Faire ses courses dans ce genre d’endroit ne coûte finalement pas beaucoup plus cher, et c’est une démarche de consommation qui change tout.Je trie évidemment. Je rêverais d’un système de compostage pour les grandes villes. Je suis près des Buttes-Chaumont et je me dis qu’il y aurait quelque chose à inventer. J’essaye aussi de consommer autant que possible par recyclage. Mais j’ai encore beaucoup de progrès à faire de ce point de vue !

 

Beaucoup de vos textes sont en lien avec la planète, la nature. Y avez-vous toujours été sensible ou y a-t-il eu un déclic ?

J’ai grandi en région parisienne, mais malgré tout dans un petit village près de Fontainebleau (77). J’ai aussi passé beaucoup de temps au bord de la mer. Depuis que je suis née, mes parents m’ont transmis l’amour de la nature. Cela dit, malgré toute leur implication de « vieux soixante-huitards », ils n’avaient pas encore une conscience aiguë de la fragilité de notre planète et de l’urgence de repenser nos modes de consommation. C’est quelque chose qui m’est venu plus tard, sans doute parce que j’en entendais parler de plus en plus, et aussi parce que je suis allée m’établir dans les Cévennes. Là-bas, je côtoie de gens dont les métiers sont directement liés à la terre et au climat. Leur lucidité sur l’état du monde est bien plus forte. Je pense par exemple à quelqu’un qui s’appelle Yvan et qui s’occupe des forêts, plus particulièrement des châtaigneraies. Il refuse toute machine motorisée et travaille uniquement à la main. Pour lui, ce n’est pas l’esthétique qui prime, il s’occupe du patrimoine, il fait en sorte que les forêts se régénèrent d’année en année et que ce capital ne disparaisse pas pour les générations futures. Il constate quotidiennement ce qui se passe dans la nature : les cycles qui se modifient, les saisons qui changent, certaines espèces qui se raréfient ou même s’éteignent. En ville, on est davantage tenus à l’écart de tout ça, du rapport à la terre.

 

Vous parlez de transmettre une planète préservée aux générations futures. Pensez-vous tout aussi important de leur en transmettre le respect ?

Oui, je crois qu’il faut réapprendre à nos enfants un rapport plus intime avec la nature. Je trouve très malheureux que beaucoup de petits citadins n’y aient pas accès. Malheureux et dangereux même, car cela les coupe de certaines valeurs fondamentales. Je considère important qu’un enfant comprenne, par exemple, d’où vient la viande et ce que cela représente d’en manger. Il devrait avoir conscience qu’il a fallu tuer un animal, que c’est donc précieux et qu’on ne peut pas le faire tous les jours. C’est tout aussi important qu’un bambin puisse mettre les mains dans la terre, savoir sur quoi il vit, faire l’expérience de planter quelque chose, de le regarder pousser et d’aller le récolter.

Lors des évènements de janvier 2015 [ les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, NDLR], je crois que nous nous sommes tous demandé comment des gamins pouvaient en arriver là et surtout comment faire pour qu’aucun enfant ne soit plus jamais à la dérive au point de devenir la cible d’un tel lavage de cerveau. Ce qui m’a le plus frappé en lisant le parcours des frères Kouachi, c’est le manque d’amour terrible. Il y a un manque d’amour terrible dans notre société et surtout dans les grandes villes. Une incapacité à regarder l’autre avec compassion.

Je ne cesse d’y penser. Je cherche des idées pour faire quelque chose individuellement à mon échelle de citoyenne musicienne. Je crois que c’est un élément de réponse : si chacun –, artiste, artisan, citoyen…– prenait le temps de partager, de valoriser, de transmettre son savoir-faire, de transmettre le désir qui nous anime, le désir de faire, de créer, peut-être que nous parviendrions à ce que certains enfants en perte de repères puissent gagner en confiance et se construire autrement . Et c’est vital, car ces générations futures seront les seules capables de remettre le monde dans la bonne direction.

 

Quels sont vos projets ?

Je suis en train de monter une pièce de théâtre adaptée d’un roman que j’écris. Je vais aussi en composer la musique, qui sortira ensuite en 2016 sous forme d’album. En fait, le spectacle sera une sorte d’hybride entre musique et théâtre, une façon de revenir à mes racines tout en explorant quelque chose de nouveau. J’ai monté un petit collectif avec un scénographe et trois comédiens pour inventer une manière de mettre cela en scène.

 

Auriez-vous envie de refaire une mini-tournée écolo, comme en 2013 ?

Absolument. D’ailleurs José-Manuel Gonçalves, le directeur du Centquatre, va organiser plusieurs évènements en rapport avec la COP21, la conférence internationale sur le climat qui se tiendra à Paris à la fin de cette année. Je ne sais pas encore si je pourrai y participer vu mon planning  mais je l’espère. C’est aussi ce que j’apprécie dans ma collaboration avec le Centquatre : le lieu est ouvert sur le quartier, il tisse du lien, et les gens y sont tout aussi engagés au niveau artistique que social. J’aimerais beaucoup y réinventer le concept de ma tournée écolo sous un angle urbain. On doit pouvoir parler d’écologie sans chevaux ni roulottes !

1 – Le Centquatre : www.104.fr

 

Bio express

Née d’un père français et d’une mère anglaise, petite-fille de la comédienne anglaise Peggy Aschroft, Emily Loizeau baigne dans l’art depuis toute petite. Elle étudie le piano et le violon tout en s’intéressant à la chanson et au théâtre. Ses textes mêlent des influences allant de Georges Brassens à Bob Dylan. Après un premier EP (mini-album), Folie en Tête, elle sort son premier album L’autre bout du Monde en 2006. Suivront Pays Sauvage, produit en 2009 dans son studio en Ardèche, et Mothers and Tygers en 2012. En 2014, elle sort le disque Revisited Piano Cello, qui revisite quelques-unes de ses plus belles chansons au piano et au violoncelle, et crée pour le festival Arte Temps d’Images, le spectacle Run, Run, Run, hommage à Lou Reed qui sera repris à l’espace culturel parisien Le Centquatre en octobre prochain. Son nouvel opus sortira en 2016, dans la foulée d’une pièce de théâtre musicale qu’elle prépare actuellement, toujours au Centquatre. 

 

Crédits visuels
Dessin : © Severine Assous – Makheia ;
Photo : © Diane Sagnier.