Comme il fait bio vivre autour de Colmar !

 

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Interview d’André Stentz, pionnier de la viticulture bio en Alsace, à Wettolsheim

Avec ses enfants, André Stentz cultive un domaine de près de 10 hectares. Ce descendant d’une famille de viticulteurs installée depuis 1674 à Wettolsheim, près de Colmar, est un pionnier de la viticulture bio en Alsace. Il produit des sylvaner, pinot, riesling, muscat, gewurtz…, vins millésimés ou de terroir, des crémants et des vendanges tardives. Biocoop a retenu son gewurtz grand cru AOP. En septembre dernier, CULTURE(S)BIO l’a rencontré et a visité ses parcelles, notamment celles en grand cru Steingrübler qui domine la plaine.

Quel a été le moteur de votre engagement en bio ?

Un ensemble de raisons ! La recherche de cohérence d’abord. Lorsque mes parents traitaient, bien qu’ils fussent modérés, je constatais les effets sur la faune et la flore comme sur les coccinelles, décimées. Jeune homme, je militais contre Fessenheim. Je me suis dit : « Tu ne peux pas empêcher les autres de polluer si toi-même tu ne t’engages pas en montrant l’exemple ! »

La santé ensuite, des petits problèmes ORL, de l’asthme récurrent ! Enfin, à l’époque, le vin blanc d’Alsace avait une image peu qualitative. « J’ai eu l’intuition qu’en travaillant en accord avec les règles de la nature, on ne pouvait produire que de la qualité. »

Parlez-nous de la conversion de vos vignes en 1984 ?

Très vite, je me suis heurté à des problèmes techniques. En bio, il y avait alors beaucoup de philosophie et peu de réponses pratiques, et nous étions très peu nombreux. Il fallait chercher. J’ai rejoint Nature et Progrès. La lecture de l’ouvrage de Francis Chaboussoux de l’Inra, Les Plantes malades des pesticides, m’a aidé à comprendre. L’intensification des traitements chimiques générait d’autres problèmes comme celui provoqué par le ver de la grappe ou par les araignées rouges. Par la suite j’ai également collaboré à des travaux avec l’Inra sur les auxiliaires et au fil des ans j’ai amélioré mes techniques. Dix ans après, les problèmes avaient nettement diminué et, aujourd’hui, le ver de la grappe n’est plus un problème pour les bio ici. Je dirais même qu’avec les conversions bio, l’écosystème se rétablit bien autour de Colmar. Avant, l’eau des gros orages emportaient toute la terre. Aujourd’hui quand il pleut, c’est plus clair, preuve de bonne santé du sol capable d’absorber et d’avoir un rôle d’éponge ! 

Les consommateurs ont-ils eu un rôle dans le mouvement AB alsacien ?

L’Alsace a une sensibilité écologique marquée et une conscience du lien environnement-santé. De plus, ici, les consommateurs achètent traditionnellement leur vin en direct, dans les caves particulières. Lorsqu’ils voyaient un viticulteur traiter, ils interrogeaient. Cette proximité entre le consommateur et l’agriculteur a encouragé le mouvement des conversions, qui se poursuit. Enfin, dans les dégustations à l’aveugle, les vins bio étaient toujours en tête ! Tout cela a fini par s’imprimer. Autrefois j’étais le seul bio du village. À présent près de la moitié des viticulteurs sont certifiés !

On reproche parfois aux bio d’utiliser beaucoup de cuivre. Qu’en dites-vous ?

En ce qui me concerne, j’utilise en moyenne 0,8 à 1 kg de cuivre métal par hectare et par an. C’est peu et cela suffit à protéger mon vignoble. Il est vrai que Colmar bénéficie d’un microclimat très sec et ensoleillé. Les hautes collines et les ballons vosgiens nous épargnent la pluie et il est plus facile de se passer du cuivre que dans d’autres régions. D’un autre côté, nous souffrons d’une sécheresse terrible depuis deux ans. Le changement climatique est en route. Les grains se dessèchent avant d’arriver à maturité.

Pourquoi suivez-vous Nature et Progrès depuis si longtemps ?

Pour le cahier des charges bio qui va plus loin que celui de l’Union européenne. Pour ses critères humains aussi. Et parce qu’associer nature et progrès fait sens ! Et j’ai toujours pensé que la bio, qui pousse à apprendre, à rechercher et donc à avancer, devait nous amener au progrès. Pour preuve, les techniques de vinification et les vins qui se sont améliorés grâce à la bio.

Quelques exemples de vos pratiques ?

Les vendanges. Même si c’est très compliqué à gérer et coûteux en main-d’œuvre, nous préférons récolter à la main, c’est plus qualitatif, y compris humainement. Cela permet de trier, de limiter l’oxydation pendant le transport. Les grappes sont moins abîmées. Ou encore la fermentation. C’est une étape importante dans l’élaboration d’un vin que l’on peut aborder de différentes manières en bio. On peut opter pour la fermentation spontanée, laisser faire, avec les levures intrinsèques au raisin comme pour les vins dits naturels. C’est une démarche intéressante que j’ai autrefois eu l’occasion d’expérimenter, mais je la considère très risquée. On peut aussi ajouter des levures bio.

Alors que faites-vous ?

En ce qui me concerne, une dizaine de jours avant la vendange, je prélève des grappes et je prépare une sorte de levain qui va ensemencer la cuve. Cela donne des levures très qualitatives, les mesures effectuées par l’Inra de Colmar le prouvent. Cultiver et transformer en bio, ce n’est pas laisser faire comme on le pense souvent. C’est être là, toujours, présent, observer, prévoir, trouver les gens qui vont vous faire avancer… et avoir l’humilité d’apprendre de ses erreurs. Évidemment, dans le monde viticole, cette idée a encore un peu de mal à passer !

Propos recueillis par Pascale Solana
© Pascale Solana – Biocoop

Pour aller plus loin : www.andre-stentz.fr 

Pour en savoir plus sur la bio autour de Colmar, rendez-vous page 39 du numéro 90 de CULTURE(S)BIO, magazine offert par votre magasin Biocoop, dans la limite des stocks disponibles, ou à télécharger sur biocoop.fr