À vélo, pour le climat

Julie Prêtre et Yannick Montaulieu pédaleront jusqu’au 26 septembre pour le Tour d’Alternatiba : 5 600 km en triplette ou « quadruplette » auquel participent de nombreux citoyens pour mobiliser sur l’urgence climatique. Objectif : sensibiliser la population et promouvoir les initiatives durables à la veille de la COP21 de décembre 2015.

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Comment avez-vous rejoint le Tour Alternatiba ?

Julie Prêtre : J’ai croisé la route d’Alternatiba au Forum Social Mondial de Tunis en mars 2015. J’avais déjà entendu parler de ce mouvement citoyen, mais je les rencontrais pour la première fois. Ils m’ont dit qu’ils avaient besoin de bénévoles pour pédaler durant l’été et j’ai dit oui ! J’avais déjà eu une expérience d’engagement associatif. Ce qui m’a séduite dans leur démarche, c’est ce rapport inédit à la participation citoyenne. L’action m’est apparue plus authentique, plus efficace.

Yannick Montaulieu : Je fais partie du comité d’organisation de ce tour. Nous travaillons à ce projet depuis deux ans. Alternatiba a été initié par le mouvement Bizi ! (« Vivre ! » en basque) dont je suis membre depuis 2011. Partir à la rencontre de la population est un principe au cœur du mouvement Alternatiba depuis ses débuts. À quelques mois de la COP21, on s’est dit que sillonner tout le territoire serait une bonne manière de susciter une prise de conscience collective.

 

De quand date votre prise de conscience écologique ?

J. P. : Depuis toute petite, j’ai souvent eu le sentiment de ne pas être en adéquation avec les autres êtres humains que je côtoyais. En y consacrant du temps, en avançant dans mes études, j’ai compris l’origine de ce malaise. Dans le cadre de mon master de géopolitique et relations internationales, j’ai fait une analyse plus poussée sur la société dans laquelle nous vivons. J’ai mûri mon engagement. Après mes études, j’ai eu envie de soutenir des projets qui me tenaient à cœur et qui me parlaient. L’urgence climatique m’a décidée à m’engager. C’est aussi une porte d’entrée pour évoquer d’autres domaines, l’économie, la justice sociale où il est grand temps de faire bouger les lignes.

Y. M. : J’ai été sensible aux inégalités sociales très tôt, à travers les difficultés économiques auxquelles mes parents étaient confrontés. En grandissant, j’ai découvert le problème environnemental. J’appartiens à une génération qui ne peut rester sourde aux signaux de détresse envoyés ici et là. J’ai aussi compris que le changement climatique renforce et accélère les inégalités sociales dans le monde.

 

Comment vivez-vous votre engagement au quotidien ?

J. P. : Je me déplace exclusivement à vélo. Quand je dois m’acheter un bien de consommation, une paire de baskets par exemple, j’évalue bien si cela m’est vraiment indispensable. Ensuite, je me questionne sur l’origine des produits ou s’il existe une alternative à l’achat. Mais il me reste du chemin à parcourir : je ne suis pas sûre de pouvoir continuer de vivre à Paris. J’ai envie de boire de l’eau les yeux fermés, de respirer un air débarrassé de particules fines.

Y. M. : J’ai commencé par ce qui est le plus simple à mettre en pratique : je privilégie les transports collectifs. Je consomme bio et local, je récupère et recycle. Mais pour mettre mon mode de vie en adéquation avec ma vie militante, j’ai conscience d’avoir encore des choses à changer, notamment dans l’amélioration de mon habitat. J’envisage de mener une réflexion pour réaliser des économies d’énergie dans mon appartement. Je pense qu’on peut toujours faire mieux. J’aimerais être plus bricoleur pour apprendre à mieux réparer afin de moins jeter.

 

La bio fait-il partie de votre démarche ?

J. P. :Après mes études, j’ai effectué un service civique au sein de l’association Bio Consom’acteurs. Cela a achevé de renforcer certaines convictions. Pour mon alimentation, je privilégie les circuits de consommation courts et les produits d’origine végétale.

 

Pourquoi avoir choisi d’effectuer un tour de France à vélo ?

Y. M. : C’est un choix délibéré pour soutenir le discours d’Alternatiba. Le vélo symbolise à la fois la transition écologique, l’effort collectif et la solidarité. C’est pour cela que nous avons privilégié des tandems. Sans esprit d’équipe, une triplette ou une quadruplette ne peuvent pas avancer.

J. P. : Je montais sur une quadruplette pour la première fois mais je m’y suis fait grâce à un langage que nous avons mis en place pour coordonner nos mouvements. Pour avancer, il faut pédaler ensemble, tout un symbole ! Cet effort de synchronisation passe par une confiance mutuelle pour acquérir une stabilité, indispensable à la sécurité de chacun.

 

Comment se passe le Tour ?

J. P. : Nous nous levons assez tôt. Nous pédalons 2 à 3 heures, et accomplissons 60 à 90 kilomètres par jour. Nous parlons beaucoup ensemble. Nous avons installé une petite enceinte pour diffuser de la musique. Malgré la fatigue et la chaleur, nous sommes portés par l’énergie collective. Les retours sont très enthousiastes. L’accueil des habitants ou des municipalités est très surprenant. Les habitants des villes ou villages où nous nous arrêtons nous ouvrent leur porte ou nous accueillent à leur table de manière spontanée tout en nous exprimant leur gratitude. Comme si les gens attendaient ce déclic, cette transmission d’énergie positive pour se fédérer. Je tiens un blog3 sur notre périple durant les périodes de repos ou plus calmes. Mais à vrai dire, ils sont rares car nous sommes très sollicités à chaque étape. Cela fait du bien d’écrire, de mettre des mots sur cette aventure incroyable, et me permet de mettre un peu de distance et de ne pas rester le nez dans le guidon !

Y. M. : C’est un effort intense. On a beau s’être préparés, le rythme est soutenu. Quand nous arrivons à chaque étape, nous participons à des réunions publiques. Nous allons au-devant des gens qui viennent nous rencontrer. C’est très gratifiant de voir que cela donne envie à certains de concrétiser les projets qu’ils gardaient dans un coin de leur tête depuis longtemps. Toutes ces initiatives invisibles vont éclore.

 

Un souvenir marquant de ce Tour ?

J. P. : Au départ d’Avignon, quatre cyclistes âgés d’une vingtaine d’années nous ont fait la surprise de prendre la route avec nous. Leur détermination nous a portés ! En choisissant de suivre le Tour Alternatiba pendant leurs vacances, chacun d’entre eux espérait attirer l’attention de leur famille et amis, et montrer que les enjeux climatiques sont loin de laisser la jeunesse indifférente ou désarmée.

 

Comment réinventer aujourd’hui un mode de vie conforme à l’éthique et aux objectifs d’Alternatiba ?

J. P. :En changeant nos comportements. Le problème réside dans le fait que ce type de comportements n’est pas valorisé par notre société. J’ai l’impression de vivre un modèle d’exemplarité que certaines personnes ne comprennent pas. Or, j’aimerais leur dire combien je m’y épanouis, combien cela me rend heureuse. Pour nous aider à changer nos vies individuelles, et par ricochet le fonctionnement de la société dans son ensemble, il existe de nombreuses alternatives4.

Y. M. : Des milliers d’initiatives permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en construisant une société du « bien-vivre » : coopératives productrices d’énergies renouvelables, écoconstruction, agriculture biologique, corridors de biodiversité… Reliées entre elles, elles peuvent interagir en se renforçant les unes les autres. Mais les micro-actions ne suffisent pas : Il faut pouvoir construire une mobilisation citoyenne globale.

 

Et après le Tour, que va-t-il se passer ?

Y. M. : Nous donnons rendez-vous en marge de la COP21 dans le Quartier génial Alternatiba à L’Île-Saint-Denis (93) du 28 novembre au 13 décembre et au village mondial des alternatives à Paris les 5 et 6 décembre 2015. Le succès de cette nouvelle conférence sur le climat dépendra de la mobilisation de la société civile. Pour inverser le dérèglement climatique, c’est le système dans sa globalité qu’il est impératif de changer.

 

Quelle est selon vous l’urgence absolue aujourd’hui ?

J. P. : Éveiller les consciences de l’emballement climatique. Ce tour vise à mobiliser des dizaines de milliers de personnes. C’est le moment de travailler ensemble, de s’engager, de démocratiser la mobilisation. Pour être entendus et compris du plus grand nombre.

 

Que dire à un sceptique qui ne croit pas à l’urgence de se mobiliser ?

Y. M. : La gravité et l’importance du défi climatique peuvent engendrer une sidération ou faire naître un sentiment d’impuissance et donc la démobilisation. Nous voulons montrer que des solutions existent et qu’elles sont à notre portée, créatrices d’emploi, porteuses d’un monde plus humain, convivial et solidaire. Nous sommes à une période de l’humanité où tout peut changer. Arrêtons d’être fataliste ! Nous avons les moyens de créer un rapport de force positif. Lorsqu’un nombre significatif de citoyens aura fait l’expérience de son pouvoir d’agir, il pourra peser de son poids sur les décideurs politiques. C’est le message que nous voulons continuer de porter lors de la COP21 en décembre.

J. P. : Aujourd’hui il est urgent de se mobiliser car le dérèglement climatique s’aggrave et s’accélère. À moyen terme, nos conditions de vie sur Terre sont remises en question et une menace inédite pèse sur la survie de notre espèce. Il faut réduire rapidement et massivement les émissions de gaz à effet de serre pour ne pas franchir les seuils dangereux. Les solutions au réchauffement climatique existent. Des milliers de solutions innovantes participent au quotidien à la construction d’une société plus sobre, plus humaine, plus conviviale et plus solidaire. On peut les découvrir dans les Villages des alternatives.